Lu en : Mai 2025

Dans Une minute de silence, Sophie Loubière s’aventure dans ces zones grises où l’indifférence ne se crie pas, elle s’installe. À travers le récit d’un féminicide, elle ne cherche pas des coupables (il est connu), mais des causes. De celles qui s’enracinent loin en amont du drame, dans une éducation, une solitude, une chute politique, un engrenage humain. Plus qu’un fait divers, c’est une tragédie ordinaire racontée avec la rigueur du reportage et la pudeur de l’intime par Sophie Loubière et sa plume toujours si juste.
Le point de départ de cette histoire (vraie, rappelons-le), ou devrais-je plutôt dire le point final de ce drame, c’est la mort de Jean-Marie Demange, député de la neuvième circonscription de Moselle, qui vient de se suicider après avoir abattu son ex-maîtresse. Quelques heures après le drame, et bien que certains sachent, personne ne juge bon d’expliquer les circonstances liées au décès du politicien, et l’Assemblée nationale observe donc une minute de silence en hommage à l’homme. Cet homme qui vient de commettre un féminicide, même si, à l’époque, le mot n’est guère utilisé.
Ce que Sophie Loubière entreprend ici tient de l’équilibrisme : redonner un visage à la victime sans effacer celui du coupable. Elle n’excuse pas, elle explique. Elle met en perspective. En mêlant sa propre voix à celle de ceux qui ont connu le couple, elle tisse un récit à hauteur d’humain, sans surplomb ni effet de manche. Ce n’est pas un livre sur la violence d’un geste, mais sur tout ce qui, lentement, y conduit. L’usure du pouvoir, l’effondrement d’un homme à qui l’on retire son rôle, le vide qui s’installe quand la fonction prend toute la place de l’identité.
Dix-sept ans après le drame, Sophie Loubière observe, questionne, relie. Elle ne cherche pas le scandale, mais la compréhension, et c’est là toute la force de ce texte : il n’oppose pas, il éclaire.
Je suis belge et donc un peu étrangère à la scène politique française, je me suis donc naturellement sentie plus distante de toute la partie du livre consacrée à la carrière de Jean-Marie Demange. Les témoignages, les faits, les archives : tout cela compose une matière riche et nécessaire, mais qui, pour moi, a résonné sans véritable émotion. Ce nom, cette histoire, appartiennent à un autre pays.
De Karine Lambert, en revanche, il ne reste qu’une mère qui a perdu sa fille et des enfants qui ont perdu leur mère. Et c’est là que la plume de Sophie Loubière se fait la plus belle : dans la pudeur, dans la retenue. Elle sait quand se taire, quand laisser la douleur respirer.
Ce qui m’a pourtant permis de rester accrochée, même dans les moments où la politique m’indifférait (je reste convaincue que le pouvoir corrompt, quelle que soit l’idéologie), c’est la dimension plus intime du texte. Ces fragments où Sophie Loubière se dévoile entre les lignes, où l’on devine des blessures anciennes, des échos personnels.
Cette émotion, discrète mais sincère, donne au livre sa vibration la plus juste. Elle tranche avec la froideur du reportage pour lui offrir une âme.
Et puis vient la dernière partie. Celle où l’autrice quitte la reconstitution pour livrer son regard. Un regard lucide, presque désenchanté, sur la société, sur l’éducation, sur la place qu’on accorde, ou plutôt qu’on refuse, aux femmes. Un récit qui fait mal, mais qui éclaire. Et qui, surtout, ne trahit jamais le respect dû à la victime ni à ceux qui restent.
Ce livre, c’est la rencontre entre la froideur des faits et la chaleur du regard. Entre le réel qu’on voudrait comprendre et la douleur qu’on ne peut qu’accepter. Sophie Loubière signe un texte nécessaire, digne, où chaque mot pèse, mais aucun ne condamne. Et c’est sans doute ce qui le rend aussi humain.
Merci aux éditions Dark Side pour cette lecture !
Je ne connaissais pas ce livre et tu me donnes très envie de le découvrir. Bonne journée
J’aimeAimé par 1 personne
Ce n’est pas forcément dans mes habitudes de lire des histoires vraies, mais quand elles sont portées par des plumes que j’aime, ça passe bien !
J’aimeAimé par 1 personne
Quel article superbe, Nath, je suis très touchée par la finesse de ton regard et la beauté de ta prose toute de sensibilité.
Bien sûr je note ce livre et te remercie pour ta lecture 🥰
J’aimeAimé par 2 personnes
Oh 🫣 tu vas me faire rougir… merci beaucoup…
J’aimeJ’aime
J’ai senti cette pudeur que tu évoque et les sujets qui lui tiennent à coeur, déjà dans obsolète qui reste une de mes meilleurs lectures 2024.
J’aimeAimé par 2 personnes
Pareil pour moi, immense coup de cœur pour obsolète !
J’aimeAimé par 1 personne
❤
J’aimeAimé par 1 personne
Je me le note !
J’aimeAimé par 1 personne
😉
J’aimeAimé par 1 personne
Un avis qui donne très envie de découvrir le livre ! Je le note 🙂
J’aimeAimé par 1 personne
Merci 😊
J’aimeJ’aime
Merci pour ta très belle chronique… je me l’étais noté même si je n’aime pas lire les « faits divers » mais c’est Sophie Loubière, alors !!!
J’aimeAimé par 1 personne
Voilà, pareil pour moi, je ne lis pas vraiment ce genre de roman normalement, mais je fais exception quand il s’agit d’un auteur qui me plaît vraiment ! Et Sophie Loubière allie talent journalistique et plume touchante !
J’aimeAimé par 1 personne
Un très beau retour de ta part Nath sur un sujet pas évident à aborder. Décidément, Sophie Loubiere aime les sujets difficiles. Elle a tellement de talent ! 🙂
J’aimeAimé par 1 personne
Non seulement, elle a le talent, mais en plus elle n’hésite pas à changer de style, ses projets sont diversifiés, c’est vraiment agréable une auteure qui n’hésite pas à faire « autre chose ».
J’aimeAimé par 1 personne
Merci pour ton avis très joliment tourné malgré la dureté du sujet.
Eclairer sans trahir les victimes et les survivants est un exercice d’équilibriste dans lequel l’autrice semble avoir su se démarquer.
J’aimeAimé par 1 personne
Oui, exactement, c’est bien résumé 😊
J’aimeAimé par 1 personne
Ce roman fait partie des rares de Sophie Loubière que je n’ai pas encore lu.
J’aimeAimé par 1 personne
Je pense qu’il mérite de bien choisir ton moment pour le recevoir…
J’aimeAimé par 1 personne
Bonjour, Sophie Loubière est une autrice que j’ai inscrite dans ma wishlist, très envie de découvrir sa plume.
J’aimeAimé par 1 personne
Je n’ai lu que trois de ses livres, mais sa plume a une force et une émotion qui m’ont touchées à chaque fois ! Bonne découverte 🥰
J’aimeJ’aime
Bien que le sujet soit difficile, tu en parles tellement bien que tu me donnes envie de découvrir ce roman et cette autrice, que je n’ai encore jamais lue.
J’aimeAimé par 1 personne
Je n’ai lu que 3 de ses livres, et je suis chaque fois charmée par sa plume et obsolète était l’an dernier tout en haut de mon top 10 ! Celui-ci est très différent mais extrêmement touchant.
J’aimeJ’aime
Bien dis.
J’ai adoré !
J’aimeAimé par 1 personne
Ça, je n’en suis pas étonnée !
J’aimeJ’aime