« Ici s’arrête le monde » – Barbara Abel

Lu en : Janvier 2026

Bosser, faire les courses, élever des gamins, affronter les tempêtes de l’adolescence, douter, faire de son mieux… Autant de situations quotidiennes que toutes les familles connaissent, avec une mention spéciale aux familles recomposées qui, en plus, doivent perpétuellement vivre avec la comparaison avec “l’autre foyer”. Celui où, forcément, tout se passerait tellement mieux . Où les règles seraient plus justes, l’amour plus simple, les conflits mieux gérés. Spoiler alert : c’est rarement vrai. Mais ça n’empêche que cette mise en compétition sous-jacente fatigue.

Barbara Abel et sa plume ont ce don redoutable de rendre exceptionnel ce quotidien en apparence banal, et de le placer face à un miroir légèrement déformant. Juste assez pour que l’on s’y reconnaisse. Et juste assez pour que ça dérange quand elle pose la question de ce qui se passerait si quelque chose venait enrayer cette machine bien huilée du quotidien. En quelle position passerait l’unité familiale face à la détresse d’un seul élément, qu’il fasse partie du clan… ou non ?

Autant de questions auxquelles nous sommes tous absolument certains de pouvoir apporter une réponse nette et définitive. “Moi, à sa place, je ferais ça.” “Jamais je ne réagirais comme ça.” Sauf que. Qui peut vraiment présager de ses propres réactions quand tout vrille, quand la peur s’installe, quand l’instinct prend le pas sur les principes, et que la survie devient une donnée concrète, immédiate, presque animale ?

Raphaël, Hélène, leur fils Marius et ses deux demi-sœurs Laura et Soline vont en faire l’amère expérience. Alors qu’ils fêtent l’anniversaire de Soline, la fille rebelle d’Hélène, des bombes se mettent à pleuvoir sur la ville. Réunis dans la cave de leur immeuble avec d’autres locataires, tous sont sous le choc. La dernière chose qu’ils comprennent, c’est qu’un message de sécurité a été envoyé à l’ensemble des citoyens, les enjoignant de se mettre à l’abri. Puis plus rien. Plus d’électricité. Plus de réseau. Plus d’informations. Juste le silence, entrecoupé d’explosions.

Il ne reste que l’angoisse, les rues dévastées, l’attente interminable entre deux bombardements, et ces accalmies trompeuses pendant lesquelles il faut tenter de s’organiser, décider, choisir. Survivre devient une nécessité. Et comme on le sait, parfois, nécessité fait loi. Mais dans une telle tragédie, difficile de rester totalement insensible aux autres. Parce qu’on est nombreux. Parce qu’on est coincés ensemble. Parce que ne dit-on pas aussi que l’union fait la force ?

Toute la puissance du roman réside dans ces dilemmes constants, obsédants, inconfortables. Agir pour soi, c’est parfois agir contre les autres. Protéger les siens peut signifier fermer la porte à quelqu’un d’autre. Et chaque décision, même la plus rationnelle en apparence, laisse une trace. Une culpabilité. Une fissure.

Barbara Abel ne juge jamais frontalement ses personnages. Elle les observe vaciller, se débattre, se contredire. Elle montre à quel point la frontière entre solidarité et égoïsme est mince lorsque le monde tel qu’on le connaît s’effondre. Ici, pas de héros éclatants, pas de grandes leçons assénées. Juste des humains, faillibles, pétris de peur, d’amour et de contradictions. Et c’est glaçant !

Ici s’arrête le monde est un roman qui serre le cœur parce qu’il ne parle pas seulement d’un effondrement extérieur, spectaculaire, bruyant. Il parle surtout de ce qui se disloque à l’intérieur. Des certitudes qui volent en éclats. Des rôles familiaux qui se recomposent dans l’urgence. Et de cette question lancinante qui accompagne longtemps après la lecture refermée : jusqu’où serions-nous prêts à aller, nous, pour protéger notre petit monde, quand le reste s’écroule ?

À travers des héros ordinaires confrontés à l’extraordinaire et livrés à eux-mêmes, Barbara Abel explore l’humanité dans son ensemble, sans fard ni concession. Elle met ses personnages face à des choix impossibles, et le lecteur avec eux. J’ai souvent frémi, souvent pesté, parfois retenu mon souffle… mais je n’ai jamais douté de la justesse du ton.

Pas sûre, par contre, que je pardonne à l’autrice cette fin, alors même que je sais que c’est exactement celle qu’il fallait…

20 réflexions sur “« Ici s’arrête le monde » – Barbara Abel

  1. Je sens la fin qui va me faire ruminer et qui va ma marquer… Je note appréciant ce genre de romans qui bousculent personnages et lecteurs et qui leur rappellent qu’il est toujours facile de juger et d’avoir des certitudes jusqu’à connaître l’impensable qui pousse à redéfinir ce qu’on est capable de faire.

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  2. Avatar de philippedesterb599461a21 philippedesterb599461a21

    J’ai lu de bonnes et de moins bonnes critiques au sujet de ce roman, sans doute à cause de la fin. Je le lirai sûrement, mais je dois encore en avoir d’autres de cette auteure dans ma PAL, à lire avant !

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