« Ici » – Johana Gustawsson & Thomas Enger

Lu en : Mars 2026

Pour son retour en librairie, Johana Gustawsson débarque avec un opus à quatre mains, coécrit avec le Norvégien Thomas Enger.
Premier constat à la lecture : aucune rupture de rythme ne se fait sentir, ce qui confirme que l’ensemble fonctionne remarquablement bien. La mécanique est fluide, maîtrisée, et l’on oublie très vite qu’il s’agit d’une écriture à deux voix.

Pour inaugurer cette nouvelle série, les auteurs nous emmènent à la rencontre de Kari Voss, experte en langage corporel. Sept ans plus tôt, son fils s’est volatilisé. Malgré l’espoir suscité par le versement d’une rançon, Kari ne l’a jamais revu.
Elle a pourtant tenu bon. Respectée dans son domaine, elle est sollicitée par la police lorsqu’à l’approche d’Halloween, deux jeunes filles sont sauvagement assassinées dans une maison de vacances où elles préparaient une fête.

Or, ces jeunes filles étaient les meilleures amies de Vetle, le fils disparu de Kari. Le sort semble s’acharner sur cette bande d’amis, plus encore lorsque celui qui en était le quatrième membre, Jesper, passe aux aveux. Affaire classée ? Pas pour Kari, qui n’y croit pas. Face à une police trop pressée de refermer le dossier, convaincue de tenir son coupable, elle va devoir sortir du cadre pour tenter de comprendre ce qui s’est réellement joué.
Parce qu’elle sent, dans les silences, dans les regards, dans ce que les corps trahissent malgré eux, que quelque chose résiste. Alors elle insiste et creuse, allant jusqu’à désavouer publiquement la police.

Dans cette histoire, tout le monde ment. Chacun dissimule quelque chose, et Kari avance en grattant couche après couche pour faire émerger la vérité.

Plusieurs éléments rendent la lecture particulièrement addictive. Le rythme est suffisamment soutenu pour que l’attention ne retombe jamais, chaque personnage semble receler son propre secret, et cette multiplication de zones d’ombre ouvre un large éventail d’hypothèses dans lequel le lecteur peut facilement se perdre. De ce point de vue, le roman remplit parfaitement sa mission : maintenir le doute et nourrir la tension jusqu’au bout.

L’enquête policière, elle, semble parfois glisser un peu trop vite sur certains aspects. Il m’a semblé que certaines zones auraient mérité d’être davantage explorées, approfondies, mises en tension. Mais est-ce réellement une faiblesse… ou un choix assumé des auteurs de ne pas s’attarder sur la partie procédurale ? Difficile de trancher.
Car finalement, ce que racontent avant tout Gustawsson et Enger, ce n’est pas tant une procédure qu’une exploration de ce que l’inconscient dissimule, déforme ou protège. Cette partie, il faut l’admettre, est fascinante.

En revanche, les indices véritablement décisifs restent hors de portée du lecteur. On assiste davantage au déploiement du puzzle qu’à une enquête dans laquelle on pourrait réellement assembler soi-même les pièces. Selon les attentes de chacun, cela pourra être perçu comme une force ou comme une limite. Certains aimeront se laisser porter, d’autres regretteront peut-être de ne pas pouvoir participer davantage à la résolution.

Kari, elle, est un personnage très réussi. On mesure sans peine ce que peut représenter une vie suspendue à l’absence de réponses, et la façon dont son besoin viscéral de sauver celui qu’elle croit innocent la pousse à s’obstiner la rend immédiatement touchante. C’est un personnage fort, habité, qu’on a envie de suivre.

Là où la lectrice que je suis est restée un peu plus sur sa faim, c’est dans le traitement de la disparition de Vetle. J’en attendais sans doute davantage : plus d’échos, plus d’éléments, peut-être aussi une impression plus nette que tous les fils de l’intrigue convergeaient avec finesse. Cela ne retire rien aux qualités narratives et psychologiques du roman, bien réelles, mais j’aurais aimé que cette partie me bouscule davantage.

J’ai donc lu ce livre avec un vrai plaisir, portée par son efficacité, son ambiance et la solidité de sa construction, tout en gardant une petite réserve sur la manière dont certaines révélations sont amenées.
Quant au dernier mot, il ne m’a pas totalement prise au dépourvu, mais il a eu l’élégance de me rappeler que l’attente, elle aussi, fait partie du jeu ! Vivement le prochain opus !

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