Lecture Commune de Dominique & Nath #2 : « Peines perdues » – Nicolas Lebel

Lu en : Mars 2024

Et si on partait en direction du pénitencier de Brueghel pour assister à une tragédie en cinq actes ? Tragédie ? En choisissant d’interpeller son lectorat par ce format particulier, Nicolas Lebel joue un coup de poker (ah non, pardon, ça, c’est la spécialité de Laipsker !). Bon, alors disons qu’il joue une carte peu commune, dans un format auquel on n’est plus forcément habitué ! Mais moi qui ai lu des tonnes de tragédies dans mon adolescence, loin de me faire peur, cette idée m’attire ! L’idée, mais aussi le nom de l’auteur, évidemment, car ce n’est un secret pour personne qu’il fait partie de ma liste d’auteurs préférés ! La mienne, mais aussi celle de Dominique ! L’occasion pour nous de réitérer l’expérience « lecture commune », et quel plaisir ! Nos petits rendez-vous débriefs qui, la première fois, se faisaient exclusivement le matin, se sont transformés en plusieurs rendez-vous par jour, car nous étions tout simplement incapables d’abandonner notre livre ! Dans ces moments-là, on regrette parfois d’avoir une vie sociale qui nous tire de notre histoire. Mention spéciale à l’idée de chasse aux œufs que Dominique m’a proposée pour abréger une fête de famille ! (Rassurez-vous, aucun enfant n’a finalement été maltraité dans cette histoire, car j’ai réussi à finir mon livre avant !)

Trêve de blablas, si on parlait de ce bouquin ???

Le dernier roman de Nicolas Lebel est absolument original, tant dans l’univers du noir, que dans son œuvre. Il s’agit de son roman le plus noir. Un quasi huis-clos, ayant l’univers carcéral comme décor, traité comme une tragédie grecque. Le genre oblige, on sait d’emblée qu’il n’y aura pas de happy end.
Sous cette forme, nous assistons aux horreurs de la prison, aux luttes de pouvoir, à l’enjeu de la radicalisation, à tout ce que notre société, de plus en plus axée sur la répression plutôt que sur la prévention, cultive dans une course mortifère, tant pour les personnes prises dans la nasse que pour tout le monde, à terme. J’ai eu le cœur brisé par le sort de gamins, condamnés dans cet enfer pour une accumulation de mauvais sort, de mauvais choix, de mauvais entourage. Mais aussi par le sort des victimes collatérales, car un condamné, c’est toute une famille qui tombe, comme une cascade de dominos. Par les gardiens, aussi, qui ont le choix, soit d’être des brutes guère meilleures que les prisonniers, soit d’être des témoins impuissants de l’horreur.
Même si j’ai été un peu déconcertée par la noirceur et la forme de cet opus, j’ai été captivée par un récit poignant, parfois d’une ironie grinçante, une observation lucide d’un monde que l’on préfère habituellement ignorer, ainsi que la qualité du style de l’auteur, qualité de plume que j’apprécie depuis ses débuts.

Comme l’a souligné Dominique, on lit « tragédie », on comprend donc qu’a priori, tout est dit ! Ça va mal finir ! Pour autant, au fil des pages, on se prend à l’espérer, cette happy end !

Concrètement, on va donc suivre principalement Théo, un jeune homme incarcéré pour avoir renversé une jeune femme en état d’ébriété. La victime est décédée, Théo purge une peine de prison. C’est la faute à pas de chance, Théo n’a jamais voulu ça, mais il en paie le prix avec courage. On suit également Pierre, le mari de la victime, qui rend régulièrement visite à Théo en prison. Officiellement, dans le cadre d’un accord entre Théo et lui. Pierre témoignera pour aider Théo lorsque viendra son audience de libération conditionnelle. En échange, Pierre exige de Théo qu’à chaque nouvelle visite, il relate encore et encore l’accident, le choc, les derniers instants de son épouse… Et enfin, il y a Marco Minotti. Lui, c’est le mafieux de la prison : pas d’espoir de libération, rien à perdre. Une histoire circule à son sujet, qui prétend qu’il a doublé ses partenaires lors d’un casse et qu’il a planqué un gros magot avant de se faire arrêter.

Les prisons sont un microcosme avec des règles propres : il y a des clans, des protections, des victimes… Ce qui est rapidement évident, c’est que Théo n’a franchement rien à faire là : c’est un jeune homme qui a, certes, fait une énorme connerie, mais il n’est, comme tous les jeunes, évidemment pas taillé pour la prison. Marco et ses sbires l’agressent à intervalles réguliers. Il vit un enfer. On comprend aussi qu’au-delà du destin tragique de Théo, c’est le destin de toute une famille qui a volé en éclat, et c’est un point auquel on ne pense pas forcément : L’incarcération d’un proche a des répercussions dramatiques sur son entourage, et ce n’est pas qu’une seule vie qui se brise… Chapeau bas aux femmes de l’histoire, auquel l’auteur a confié des rôles primordiaux.

On se rend donc compte au fil des pages que, même en prison, il s’exerce des jeux de pouvoirs : Presque tout le monde ferme les yeux sur des choses graves, que ce soit du côté des détenus ou des gardiens ; l’argent achète tout ; les promesses sont en carton. Et surtout, on a vraiment énormément de peine pour Théo et sa petite amie. Théo tente de garder sa famille à l’écart de cet univers, mais c’est impossible. Son seul lien avec l’extérieur est le mari de sa victime, et le lecteur constate vite que c’est loin d’être quelqu’un de bien. Pourquoi a-t-il ce besoin morbide d’entendre sans arrêt narrer les derniers instants de sa femme ?

Ce qui est surprenant, quand on connait un peu l’auteur, c’est que cette fois, il nous plonge dans un récit profondément noir ! L’écriture est très soignée, très riche, extrêmement recherchée. On est loin de la phrase type (sujet-verbe-complément) et ça fait du bien ! Le texte fait une analyse de la société carcérale, mais, au-delà de ça, c’est une vision assez globale de notre monde actuel que fait ici l’auteur. La description de la réalité des prisons est quand même particulièrement violente, et l’auteur va aborder non seulement cette violence, gratuite la plupart du temps, mais aussi les jeux de pouvoirs et de manipulation. Et bien entendu, les dérives religieuses extrémistes, qui trouvent dans les prisons un terrain fertile pour se développer ! Cette partie est imagée par un personnage qui est particulièrement glaçant, sous ses attitudes mièvres et polies, et c’est sincèrement effrayant ! Venant d’un auteur qui nous a habitué à un humour un peu potache avec des personnages franchement drôles et caricaturaux, c’est quand même un sacré virage ! Mais un virage parfaitement maîtrisé, car j’ai savouré chaque mot, chaque pensée, toujours placés avec une infinie justesse, une triste clairvoyance.

Pendant la lecture, c’est impossible de ne pas avoir froid dans le dos, ou de ne pas avoir de peine pour ces destins brisés. On a envie d’avancer dans la lecture, parce que l’intrigue est particulièrement prenante, et pourtant, on n’a pas forcément envie d’arriver au bout, parce que, je le rappelle, il y a toujours le mot « tragédie » qui clignote comme une enseigne et qui nous rappelle que ça a fort peu de chance de bien se terminer… évidemment, il y a mille et une façons de mal finir, et ce qui est intéressant, c’est de voir laquelle l’auteur a choisie ! Et finalement, vous savez quel est le mot de la fin de cette tragédie ? J’ai adoré ! (Vous voyez qu’on tient une happy end ???)

25 réflexions sur “Lecture Commune de Dominique & Nath #2 : « Peines perdues » – Nicolas Lebel

  1. « J’ai réussi à finir mon livre avant » 😂 Heureusement pour les enfants apparemment ! 🤭
    C’est étrange cette idée d’entendre encore et encore l’accident, je trouve ça presque malsain en faite. Mais on sent déjà une ambiance assez prenante pour ce roman ! Et je ne connais pas encore l’auteur mais ce que tu dis sur son écriture recherchée donne envie de le découvrir. 🙂

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    1. Très franchement, ça fait longtemps qu’il est dans mes favoris, parce que son écriture a vraiment quelque chose de spécial ! Habituellement, il me cueille avec son humour qui m’a déjà fait vivre de grands moments de solitude (parce que je ne pouvais pas retenir un éclat de rire dans des endroits où ce n’est pas forcément approprié). Cette fois, il touche vraiment au cœur avec une analyse fine et poignante.

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  2. D’habitude je n’aime pas trop Nicolas Lebel, trop sarcastique ou non crédible mais ici tu as réussi à me tenter.
    Tu as raison, la prison n’est qu’une option ultime pour grands mafieux, pédophiles et tous ceux qui nuisent aux personnes en toute conscience.
    Mais pour bien d’autres, elle fait pire que bien.
    Hélas penser des structures différentes et les mettre en place demande de l’argent et du travail ! 
    Merci pour ton article remarquable.

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