« Prime Time » – Maxime Chattam

Lu en : Novembre 2024

Certains romans exigent qu’on les débriefe à chaud. « Prime Time » est de ceux-là. L’auteur, en constant renouvellement, s’attaque cette fois à l’univers impitoyable des médias. Informer sans se positionner, alerter sans juger, c’est beau en théorie, mais en pratique, l’ensemble est plutôt malléable et les frontières assez floues ! Surtout lorsqu’en plein direct du JT de 20h, un forcené qui se fait appeler Kratos prend en otage le présentateur vedette et exige de rester à l’antenne, sans quoi il le tuera… Pour le GIGN et l’équipe technique sur place commence une longue nuit durant laquelle le parasitage ne viendra pas seulement d’un fou masqué au discours sociologique un tantinet creux. Car, en plein cœur de Mediaplex, le géant des médias européens, politiciens et financiers ne partagent pas nécessairement les mêmes préoccupations que Yanis, le négociateur, et son équipe…
Pour qu’un thriller fonctionne, il faut de l’action et du suspense. Aucun problème, l’auteur n’en est pas à son coup d’essai, et il sait comment tenir son lecteur en haleine. Parenthèse toute personnelle, je constate à chaque fois (et ne me l’explique toujours pas !) que les cent premières pages d’un Chattam sont difficiles pour moi. J’ai systématiquement besoin d’un calme absolu pour parvenir à m’imprégner ! Passé ce cap, pourtant, même Kratos n’arriverait plus à me faire lever le nez de mes pages !
Revenons-en à notre prise d’otages : normalement, lors d’une négociation, les forces de l’ordre jouent sur la carte personnelle. Mais, planqué derrière son masque, l’identité de Kratos est inconnue et ses motivations, il faut l’avouer, difficiles à cerner. Car il existe une véritable dissonance entre son discours et ses revendications. Ce discours que, franchement, j’ai adoré ! Car, sous ces paroles de détraqué preneur d’otage se cachent pourtant des vérités. Et des opinions que je partage, parce que rien ne m’agace plus que les donneurs de leçons qui s’insurgent contre un système dont ils profitent largement ! Je vais digresser, mais tant pis : moi qui bosse dans l’économie d’énergie, je n’arrête pas de parler à mes clients de devenir des consomm’acteurs. Dans ce contexte, ça signifie être capable d’adapter les rythmes de production en fonction de différents paramètres pour privilégier l’utilisation du renouvelable, par exemple. Et mes clients sont des entreprises. Petites, moyennes, ou très grosses. Des industries sur lesquelles l’opinion tire régulièrement à boulets rouges, mais dans lesquelles moi je rencontre des gens vraiment investis pour faire des efforts écologiques, sans pour autant compromettre la production qui, elle, dépend de la demande… Et la demande, c’est nous ! Fin de la digression, parce que, finalement, ça n’est vraiment pas l’objet de ce roman ! Oh non ! L’auteur est bien plus subtil que ça, lui…
Après cette sortie sociétale, après nous avoir ouvert les yeux (pour ceux qui en avaient vraiment besoin) sur la complexité de l’audimat, l’auteur nous emmène encore un cran plus loin. Le combat entre audience et sincérité n’est pas toujours égal. Et la lutte pour mener une carrière réussie dans un monde de requin nécessite parfois de détourner, sciemment ou pas, le regard. L’idéalisme d’un début de carrière contre le cynisme d’une réussite avérée, c’est ce qu’incarnent Charlène et Amélie. L’une est un rouage discret, mais essentiel du journal de 20h, bête de travail qui anesthésie ses émotions pour ne pas prendre le temps de réfléchir au désert de sa vie privée ; l’autre est la puissante PDG de la chaîne. Deux figures féminines totalement en opposition. À moins qu’elles ne se trouvent simplement à deux moments de leur vie qui n’ont pas encore pareillement impacté leur carapace ?
Je ne m’aventurerai pas dans une analyse pointue sur la part personnelle qui s’invite dans ces lignes (parce que je n’en sais tout simplement rien !), mais l’auteur a su décrire les dilemmes qui accompagnent une carrière médiatisée. Il a également brillamment dépeint une société ultra connectée, et pourtant parfois déconnectée du réel ! Et de cette société qui se proclame moderne, l’auteur souligne les failles. Je n’ai plus vingt ans, et j’ai perdu l’ardeur, la candeur et l’idéalisme qui caractérisent la jeunesse. Je n’ai pas non plus atteint cet âge où vient le sarcasme comme seule réponse. Je suis à mi-chemin, sachant d’où l’on vient, mais consciente du chemin qu’il reste à parcourir. J’ai aimé ce regard-là posé par l’auteur sur des problèmes féminins qui, dans ces professions médiatisées en particulier, restent un vrai fléau.
Tout en nuance, Maxime Chattam décrit une réalité qui fait briller les uns, mais détruit les autres. Comme toujours extrêmement bien documenté, il transforme ses connaissances en une intrigue captivante et particulièrement anxiogène. Il n’oublie pas de semer quelques indices pour faire douter le lecteur. J’ai hésité, j’ai formulé des suppositions… Puis, j’ai été prise au dépourvu, comme une débutante ! Je voue une gratitude infinie aux écrivains capables de me cueillir par surprise. Pile au moment où je ne m’y attendais pas, l’auteur m’a filé l’ultime claque, menant cette lecture, déjà excellente, au rang de jubilatoire !!

24 réflexions sur “« Prime Time » – Maxime Chattam

    1. Franchement une pépite, et ce que Aude souligne dans sa chronique est vrai aussi : il va au bout de son idée, avec la conviction qui le caractérise. J’ai eu la chance de le rencontrer en janvier pour une rencontre blogueurs et j’avais pu apprécier que, lorsqu’il croit en quelque chose, il le fait, peu importe comment ce sera perçu. Et ça, j’adore !

      Aimé par 1 personne

  1. Ping : Le « Top 10 du Noir 2024 »  (et bilan 2024) ! – Mes Lectures du Dimanche

  2. Ping : Le top 10 de nos lectrices #9 Nath – Collectif polar : chronique de nuit

Répondre à Nath - Mes Lectures du Dimanche Annuler la réponse.