« Jacaranda » – Gaël Faye

Lu en : Novembre 2024

Un tas de raisons font que je ne me serais en temps normal jamais intéressée à ce livre… Mais il a croisé la route de plusieurs lectrices à qui je fais confiance et qui m’ont décidée à l’acquérir. Sauf qu’atterrir dans ma PAL ne signifie pas être lu, et que celui qui n’a jamais abandonné un bouquin dans les méandres de sa PAL me jette la première pierre ! L’impulsion nécessaire est venue d’Aurélie qui, pour le Club de lecture de novembre de sa célèbre « Gazette du Lecteur » a proposé comme thème : « L’automne, c’est la saison des prix littéraires… Allons piocher parmi les nombreux lauréats pour bouquiner ! ». J’avais d’abord espéré pouvoir vous parler de « Madelaine avant l’aube » qui, à ce moment-là, était toujours goncourable… Entre temps, les annonces sont tombées et Jacaranda a remporté le Renaudot 2024… et je me suis dit qu’il ferait bien office de plan B ! Mais rapidement, j’ai remercié le hasard qui a mis ces mots sur ma route. Entamé un matin, j’ai très vite plongé dans la tête de Milan, le narrateur.

De ses origines maternelles rwandaises, Milan ne sait rien ou à peu près. Et de ce pays lointain que sa mère a quitté depuis si longtemps, ce qu’il apprend vient des médias. Il est encore très jeune lorsqu’éclate le génocide de 1994, et c’est certes terrible, mais le mutisme de sa mère maintient une distance, empêchant Milan de clairement ressentir ses origines. Jusqu’à l’arrivée de Paul dans son foyer. Paul qui a son âge, mais paraît tellement fragile. Paul qui ne connaît pas sa langue et dont les yeux sont emplis des horreurs qu’il a vécues. Paul qui repart presque aussi vite et avec autant de mystère qu’il n’était arrivé, laissant dans le cœur de Milan un grand vide qui initie un éloignement d’avec sa mère.
À l’adolescence, le petit monde de Milan éclate tandis que ses parents divorcent. Bouillonnant de colère, il accompagne pourtant sa mère pour un bref voyage au Rwanda. Et alors qu’il pense revenir sur les traces de son histoire familiale, Milan comprend que cette famille est toujours là et qu’il en ignorait tout. Il retrouve Paul, mais perd encore un peu plus sa mère, toujours aussi mutique. Et il rencontre Stella, à l’aube de sa vie, mais qui porte déjà le poids d’une histoire nationale lourde et d’une histoire familiale tragique.

Les années passant, Milan se découvre une véritable passion pour le Rwanda et il cherche à expliquer ce génocide insensé, dont l’origine tient à cette idée saugrenue d’afficher l’appartenance ethnique sur les cartes d’identité des rwandais. Bravo, les belges, bien joué… Des années de souffrance et de destins brisés pour une question d’identification ! On ne refera pas l’histoire ici, mais au travers des rencontres de Milan, on envisage l’horreur que cette officialisation d’une différence, qui n’existe en réalité pas, a provoquée. Un voisin de toujours devient l’ennemi. Pire, devient l’instrument de la mort, de la torture, parce qu’il faut maintenant dénoncer celui qui n’est pas comme nous. Celui qui pourrait être nous. Celui qui était nous il n’y a pas si longtemps encore.

Au-delà de ces anecdotes dramatiques, livrées en toute pudeur et que le narrateur nous restitue, c’est surtout des récits de courage, de résilience, le combat de la vie et de l’espoir.
L’adulte Milan s’enracine dans ce Rawanda qu’il découvre et qu’il aime. Lui qui n’est pas vraiment noir, mais qui ne se sent pas blanc non plus. Lui qui s’excuse presque de n’avoir pas vécu l’indicible. Lui qui récolte les bribes d’histoire nationale, mais qui reste toujours orphelin de sa propre histoire familiale. Constamment ce même silence, cette même pudeur, dans toute sa famille maternelle.

Au centre de ce récit, un arbre, un jacaranda. C’est l’abri de Stella, sa cachette. La petite a grandi avec l’amour de son arrière grand-mère et ses histoires, et ce jacaranda est l’écrin de ses pensées et le gardien de ses émotions.
Ce que j’ai particulièrement aimé dans ce livre, c’est la délicatesse avec laquelle tout est livré. Victimes ou bourreaux, souffrance ou pardon, tout est dit sobrement. Et à l’exubérance que l’opinion prête habituellement à l’Afrique s’oppose cette histoire qui a marqué tant de générations et que les anciens s’efforcent de continuer à raconter. Car c’est bien connu, les humains ont bel et bien la mémoire courte… et les rwandais en ont déjà largement fait les frais.

J’ai tout aimé dans ce livre et j’étais tellement immergée que j’ai même dérogé à ma règle « je n’écoute pas de livres audio » parce que j’avais plein de choses à faire, mais aucune envie de quitter Milan !
Et voilà comment un pas hors de ma zone de confort m’a procuré de superbes émotions littéraires…

32 réflexions sur “« Jacaranda » – Gaël Faye

  1. Avatar de Céline C. Céline C.

    Ah trop bien ! Merci Nath pour cette jolie chronique toute en émotion. J’ai prévu de lire ce roman (quand ? c’est une autre histoire, j’avais déjà prévu de lire Petit Pays … autant te dire que je ne vais pas te jeter la première pierre 😅).

    C’est vraiment bien de sortir de sa zone de confort, je le fais de plus en plus souvent, et franchement c’est cool

    😘

    Aimé par 1 personne

      1. Avatar de Céline C. Céline C.

        Bah oui … et qui sait ce qu’il se passera entre temps 🤨 ?

        Bien, bien, bien ! Sur ces paroles pas très réjouissantes du lundi, je te souhaite une belle semaine (de mon côté j’avance, j’avance 😉)

        Aimé par 1 personne

  2. Hello Nath 🌞 Ravie que tu sois sortie de ta zone de confort pour découvrir cette belle surprise ! Jacaranda se distingue dans le paysage littéraire par sa volonté de réconcilier les générations passées et futures avec l’histoire du Rwanda qui ne se limite pas aux frontières du pays. Un texte sans emphase et digne. Contente que tu l’aies lu et qu’il t’aie plu, ta chronique enthousiaste fait plaisir à lire ma chère 😉

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire