« Le livre du Fossoyeur » – Oliver Pötzsch

Lu en : Novembre 2024

En ce mois de novembre, une lecture mettant en scène un fossoyeur me semblait parfaitement de saison ! J’ai donc, grâce aux éditions HarperCollins, que je remercie au passage, embarqué pour Vienne ! Et pas n’importe quel Vienne, mais bien celui de 1893, qui danse au rythme des valses de Strauss, se déplace sur d’étranges bicyclettes et apprivoise la photographie d’investigation.

Au cœur de cette métropole en constante évolution, Leopold von Herzfeld, récemment transféré de Graz, entame sa carrière dans les rangs de la police viennoise. À Graz, il fut l’un des disciples d’Hans Gross, à qui l’on doit le terme « criminalistique » pour nommer une enquête criminelle qui s’appuie sur des faits scientifiques. De nos jours, les débats sur les évolutions technologiques sont plutôt centrés sur l’IA et autres joyeusetés, tandis qu’à l’époque, la simple utilisation d’un appareil photo semblait presque diablerie !

Dans ce contexte, Leo a bien du mal à faire entendre sa voix, d’autant que son accent allemand et son origine juive, en plus de son insupportable bien qu’involontaire côté monsieur je-sais-tout, lui valent quelques inimitiés ! C’est qu’il veut bien faire, mais s’y prend souvent comme un manche… Pourtant, il est persuadé que ses connaissances pourraient être bien utiles dans la résolution de cette série de meurtres qui frappe Vienne : un fou égorge des femmes avant de les empaler sur un pieu. Mais chaque fois qu’il a une idée pour faire avancer l’enquête, on lui met des bâtons dans les roues !

Et le voilà contraint d’enquêter sur un pillage de tombe, enquête insignifiante pour lui et qui met sur sa route un étrange personnage : le fossoyeur du cimetière central de Vienne. Le bonhomme est aussi farfelu que bourru, mais le lecteur décèle vite chez lui un grand cœur, indépendamment de son attrait morbide pour l’étude des cadavres, qu’il pratique en transcrivant ses observations, ce qui donne lieu à de charmants passages du bouquin ! Ajoutons une jolie opératrice téléphonique (encore une diablerie, ce téléphone !) et voilà un trio atypique et attachant qui va nous faire arpenter par tous les temps les rues de cette ville mythique.

J’ai sincèrement aimé l’ambiance, j’ai eu froid comme si j’y étais, j’ai senti les différentes odeurs, vu les bâtisses, qu’il s’agisse des petites guinguettes comme des immeubles les plus majestueux. J’ai même entendu les mélodies classiques résonner dans mes oreilles. Je me suis amusée des situations cocasses et des répliques guindées, les attitudes sophistiquées heurtant les manières un peu plus rudes de certains protagonistes.

Il était également très plaisant de voir les investigations à l’ancienne se heurter aux techniques innovantes. Ce débat a toujours existé, existera toujours. Il ne s’agit pas de savoir ce qui est le mieux, juste d’apprendre à s’adapter et à utiliser correctement les nouveaux outils ! Ce qui m’a moins plu, c’est l’impression que certaines remarques n’étaient pas d’époque. Pour ceux qui avaient déjà bien du mal à envisager l’utilisation d’un téléphone, prédire qu’un jour ces choses tiendraient dans une main, ça ne me paraît pas très crédible, pas plus que l’utilisation du terme « féminicide », qui n’est apparu que plusieurs décennies plus tard. Mais je pinaille, j’en ai bien conscience ! Autre bémol, si j’ai particulièrement aimé l’ambiance, j’ai quand même regretté un certain manque de dynamisme, même si cette langueur reflétait peut-être mieux l’époque. Mais moi, je préfère quand même quand ça pulse, je l’avoue.

Par contre, une facette du récit que j’ai particulièrement appréciée est cette approche qu’a le fossoyeur de la mort. Plutôt que de traiter la mort comme un sujet obscur ou interdit, il la présente sous un jour lucide, et démystifie l’inévitable. Car, finalement, la mort n’est jamais que l’issue d’une vie, quelle qu’elle soit ! Un élément essentiel du cycle de la vie. En cela, il rejoint des idéologies ancestrales que notre monde moderne a perdues. Si la fin de certaines croyances se justifie par l’acquisition de connaissances, c’est dommage qu’à la mort se rattache maintenant un véritable tabou. Comme s’il s’agissait d’une défaite, un échec impossible à éviter, malgré toutes nos évolutions scientifiques. La mort, on la tient à distance ou, quand elle s’approche de trop près, on la confine, en maison de retraite ou en hôpital. Ce fossoyeur, qui a la mort pour véritable compagne, ouvre des pistes de réflexion vers une relation plus apaisée avec celle que, finalement, aucun de nous n’a encore réussi à éviter !

En résumé, bien que j’aie noté quelques points à améliorer, j’ai apprécié l’atmosphère, j’ai apprécié les sujets de réflexion et je me suis prise d’affection pour ce trio incongru. Je dois avouer que j’espère secrètement que l’auteur nous offrira une suite avec ces personnages, même si je n’ai pas trouvé d’indication à ce sujet.

28 réflexions sur “« Le livre du Fossoyeur » – Oliver Pötzsch

  1. Avatar de Céline C. Céline C.

    Merci Nath pour ce bel avis !

    Il est dans ma « wish-list », je l’avais demandé lors de la masse critique de Babelio, mais je n’ai pas gagné 🤣. Ton avis me conforte dans mon idée que cette lecture me plaira sûrement. Il s’agit d’un premier tome d’une série, si j’ai bien compris.

    Tes réflexions sur la mort sont tout à fait justes. J’ai côtoyé la mort, et la presque mort, à plusieurs reprises, ce qui oblige à relativiser. Pour chaque être vivant, elle est malheureusement une compagne de vie, si je peux dire cela ainsi, qui surgit parfois de bien curieuse manière, mais qui surgit, inéluctablement.

    😘

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    1. Oh, merci pour cette info qui me ravit !
      Oui, je pense que les anciennes civilisations avaient un rapport plus serein avec la mort, qui, personnellement, ne m’a jamais effrayée. J’essaye de profiter des instants que la vie me donne, je me suis même fait tatouer « memento mori » 🙃 en fait, j’adore l’idée du « carpe diem », c’est ma citation préférée, mais je trouve que, si memento mori veut dire la même chose, c’est dit plus sombrement, ça me correspond mieux 🤣

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      1. Ca me rappelle la chanson de Renan Luce, Monsieur Marcel, que je trouve très touchante :
        « Monsieur Marcel est fossoyeur
        Comme il y en a beaucoup ailleurs
        Mais son sommeil est élastique
        Il est narcoleptique.
        Il n’est pas rare qu’entre deux mottes
        Il s’endorme droit dans ses bottes.
        Ça n’gène que les survivants,
        De revenir le jour suivant.
        Mais tout bien pesé
        S’il faut creuser
        Préfères-tu qu’on creuse à la pelle ?
        Mais tout bien pesé
        S’il faut creuser
        Préfères-tu qu’on creuse à la pelleteuse ? »

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