« Où tu seras reine » – Chrystel Duchamp

Lu en : Décembre 2024

Je suis mère d’une fille. Je suis fille d’une mère. Heureusement, la première relation est aux antipodes de la seconde, mais rien que ma seule expérience suggère déjà qu’il y a vraiment beaucoup de choses à explorer sur le fameux lien entre une mère et sa fille.

Pour Maud, ce lien, fusionnel, est peut-être un frein à son épanouissement. C’est du moins l’avis de sa psychiatre, qui la pousse à prendre quelques distances. Pas facile pour Maud, car elle est diagnostiquée schizophrène, et pour elle, sa mère est le pilier de toujours, quand bien même les circonstances ont parfois dû l’en éloigner.

Pourtant, alors que sa mère semblait respecter le silence radio provisoire que Maud lui avait imposé à contrecœur, elle lui envoie un message de détresse, qui se conclut sur un terrifiant : « je l’ai tué ».

Maud va devoir rassembler tout son courage pour revenir dans la maison de son enfance et voler au secours de sa mère. Mais ce qui l’attend là-bas, c’est une vie explosée et un immense puzzle qu’elle va devoir reconstituer…

La schizophrénie est souvent assimilée à une pathologie meurtrière. L’auteure nous montre ici que les premières victimes des schizophrènes sont cependant généralement elles-mêmes. Lutter contre ses propres démons est un combat permanent que doit mener Maud, ne sachant jamais qui d’elle ou de la maladie lui dicte ses sentiments, guide ses yeux, bourdonne dans ses oreilles.

Ce qu’elle découvre dans sa maison d’enfance se mue rapidement en un jeu de piste macabre, et Maud va de surprise en surprise, levant progressivement le voile sur un passé familial moins clair que ce qu’elle a toujours cru.

La santé mentale, au-delà de la schizophrénie de Maud, est l’un des thèmes majeurs du récit. Elle s’exprime sous différentes formes. On explore également comment les souvenirs ont parfois ce pouvoir de nous faire réécrire l’histoire.
Maud a été foudroyée par la maladie alors qu’elle n’était qu’une enfant avide d’apprendre. Dans sa quête au cœur de cette maison d’enfance, peut-être trouvera-t-elle aussi les éléments qui lui manquent pour remonter aux origines de son mal ?

Dans ce roman, Maud est seule face à elle-même et son histoire, dans une maison qu’elle n’avait pas revue depuis longtemps. Et, rapidement, il ne reste que ces deux personnages : Maud, et cette maison. Car cette maison n’est pas qu’un décor, c’est un protagoniste à part entière qui délivre petit à petit ses secrets et dont la voix n’est pas faite de paroles, mais qui n’en a pas pour autant moins à raconter !

C’est, pour moi, là où réside le tour de force de Chrystel Duchamp : de pièce en pièce, de souvenir en souvenir, le lecteur est face à Maud et cette maison, et il devient rapidement aussi avide qu’elle de réponses, créant une envie frénétique de tourner les pages. Et pourtant, plus on s’enfonce dans la maison et dans la tête de Maud, plus l’horreur grandit. On plisse le nez de dégoût, on rugit d’effroi, on s’indigne, et on sombre encore un peu plus, jusqu’à l’indicible. Et l’indicible n’est pas la fin !

Ne mentons pas : c’est malsain ! L’atmosphère s’empoisonne lentement, à chaque page un peu plus, jusqu’à nous faire suffoquer. Je suis sortie de cette lecture complètement perturbée ! Car non, il n’est pas possible de ne pas ressentir un intense dégoût à la lecture, de ne pas se révolter par tant d’horreur, de ne pas se sentir profondément remué, de ne pas s’indigner. Mais si la tempête d’émotions se déchaîne dans nos cerveaux, c’est parce que l’auteur a réussi à y mettre un sacré feu, un terrible incendie qui laissera une trace indélébile à notre cœur de lecteur, et ça, c’est précisément ce que j’aime !

J’aimerais ajouter que l’écriture de Chrystel Duchamp a également fait un sacré bond en avant. L’auteure était déjà connue pour ses twists finaux ébahissants. Cette fois, on retiendra aussi que chaque ligne porte une grande sensibilité lyrique et une profondeur émotionnelle intense. Comme dans ses précédents, l’auteure parsème ses lignes d’observations sociétales ou psychologiques, mais elle le fait cette fois avec une grâce poétique subtilement dramatique.

On n’est donc pas à une contradiction près, et Chrystel Duchamp prouve ici que l’on peut provoquer chez ses lecteurs un profond sentiment de malaise avec des mots d’une intensité poignante. Bravo…

Et si vous souhaitez entendre l’auteur nous parler de son livre dans « LaBoîte » de Frédéric Ernotte, c’est par ici…

29 réflexions sur “« Où tu seras reine » – Chrystel Duchamp

  1. « Mais si la tempête d’émotions se déchaîne dans nos cerveaux, c’est parce que l’auteur a réussi à y mettre un sacré feu, un terrible incendie qui laissera une trace indélébile »
    Nous sommes tout à fait d’accord !! Un livre qui secoue, qui dérange, que tu as envie de déchirer puis de recoller ! Incroyable !

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  2. Merci pour cette somptueuse chronique !

    J’adore la plume de Chrystel Duchamp !

    Je trouve ses romans extraordinaires et celui-ci me fait d’autant plus envie que tu en parles drôlement bien 😊

    Le dernier en date m’avait subjuguée et j’avais déjà remarqué l’évolution de sa plume, alors savoir que celui-ci est de la même veine, voire un cran au dessus, me convainc de le lire rapidement !

    Merci beaucoup 😁

    Au plaisir !

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  3. Avatar de Céline C. Céline C.

    Merci Nath pour cette belle chronique. J’aime beaucoup cette auteure, dont j’ai déjà lu trois romans. Son écriture me plait beaucoup et ses histoires sont effectivement toujours différentes. Pourtant, ce coup-ci je pense que je vais passer mon tour, malgré ton avis et ceux déjà lus sur d’autres blogs. La thématique traitée me repousse un peu … Mais bon sait-on jamais ? Peut-être plus tard 😉

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  4. Ce livre me tente beaucoup, Babelio me l’avait proposé en Masse critique privilégié mais je suis arrivée trop tard, c’était déjà complet 🤭 La schizophrénie, comme d’autres maladies psychologiques, peut faire peur quand on ne connait pas mais tu le dis bien, les premières victimes potentielles sont les malades eux même, même si l’entourage est évidemment impacté. J’ai vraiment envie d’en savoir plus mais ça a l’air tellement malfaisant, tellement troublant comme lecture ! Ah, celui-ci, il faut vraiment que je l’achète ! 😁

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  5. Merci Nath pour ta chronique tout à fait remarquable. La schizophrénie est une maladie aux formes aussi diverses qu’il y a de personnes atteintes, et la forme étonnante qu’elle semble avoir prise dans ce roman paraît relever du 7 ème cercle de l’enfer.
    Ce qui me fait hésiter malgré ton admiration pour le traitement de ce livre.

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  6. C’est l’une de mes autrices préférées alors ce roman est dans ma wish list d’autant que le talent de l’autrice semble s’être encore affiné et développé. Je ne suis pas une adepte du malsain mais j’ai toute confiance en l’autrice pour que ce soit fait avec intelligence ce que semble confirmer ton très bon avis. Quant à cette idée que les souvenirs ont parfois le pouvoir de nous faire réécrire l’histoire, je la trouve très vraie et très juste.

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