« La Servante Écarlate » – Margaret Atwood

Lu en : Septembre 2025

La Servante écarlate est devenue, au fil du temps, un véritable symbole de résistance. Peut-être que la série éponyme a contribué à sa notoriété, toujours est-il que, même sans l’avoir vue ou lue, impossible d’en ignorer la teneur. En septembre, notre Cercle de lecture de La Librairie Noire s’est attaqué au thème des banned books aux États-Unis. Croyez-moi, le choix était vaste ! De mon côté, j’ai décidé qu’il était enfin temps de me faire ma propre opinion sur ce livre, sur cette histoire.

J’aimerais aborder ce roman sous deux angles : D’abord, une lecture plus « technique » : la plume, la fluidité, l’expression romanesque, bref, évoquer mon plaisir de lecture. Puis, et c’est sans doute le plus essentiel, une lecture centrée sur le message.

Pour cette partie que j’appelle « technique », arrachons rapidement le sparadrap : je n’ai pas été totalement convaincue. L’entrée en matière m’a semblé trop floue (heureusement, la notoriété de l’histoire m’a permis de rapidement situer le contexte), j’ai regretté un manque d’approfondissement du « pourquoi du comment », et la conclusion (cette « lecture » du témoignage de la servante par des générations futures) m’a paru un peu trop facile. Quant à l’héroïne, elle ne m’a pas touchée comme je l’espérais : la distanciation entre son vécu et sa narration était trop forte (même si l’explication est donnée à la fin). Bref, une héroïne qui n’a pas trouvé le chemin jusqu’au plus profond de mon cœur.

Mais ! Il y a ce message. Et c’est là que « La Servante écarlate » prend toute sa puissance. Parce qu’au-delà de l’histoire, il y a l’avertissement. Celui d’un monde où les libertés peuvent basculer du jour au lendemain, où les femmes sont réduites à l’état de ventre, où la religion sert de masque à la barbarie.

Un message dérangeant, mais nécessaire. Et là où le puritanisme américain préfère le planquer sous le tapis, moi j’aimerais que toutes les jeunes générations le découvrent et qu’elles prennent la mesure de ce que ça raconte ; qu’elles s’en servent comme d’un signal d’alarme.

Dans cette histoire, notre héroïne perd jusqu’à son identité de naissance : elle n’est plus que « Defred » aujourd’hui, et serait « Deglen » ou « Dequelqu’un d’autre » demain, selon le maître auquel elle est assignée. Son rôle ? Donner un enfant à la famille. Être le « réceptacle » de la semence du maître, servir d’hébergement temporaire par matrice interposée. Faire l’étoile de mer une fois par mois en attendant que ça prenne. Le tout dans un rituel consacré, pour donner l’illusion que l’épouse garde le contrôle. Vous lisez bien, on parle de viol institutionalisé !

Car notre héroïne vit dans la République de Galaad, une théocratie totalitaire née sur les ruines des États-Unis. Ici, les femmes n’ont plus aucun droit : elles sont classées par fonctions. Les Servantes, comme la narratrice, ne sont que des matrices dans un monde frappé par la stérilité.

Comment cette théocratie s’est-elle installée ? Margaret Atwood en déroule les étapes glaçantes : crise écologique et chute de la fertilité, montée d’un groupe religieux extrémiste, assassinat des dirigeants, puis suspension méthodique des droits. Les femmes perdent d’abord le droit de travailler, puis celui de posséder un compte en banque. Et, insidieusement, la démocratie se mue en dictature religieuse. Sans grand fracas. Presque sans révolte.

Ce qui glace, ce n’est pas l’imagination de Margaret Atwood, c’est sa lucidité : son récit ressemble moins à une dystopie qu’à un avertissement !

Plus que jamais, l’actualité nous rappelle que rien n’est jamais acquis, et particulièrement quand il s’agit des droits des femmes. Même dans les pays qui se prétendent « civilisés ». Elle montre aussi combien une prise de pouvoir peut être insidieuse, et combien nous restons, trop souvent, de simples spectateurs silencieux, nous rendant coupables de passivité.

Voilà comment s’installe l’érosion démocratique : lentement, presque imperceptiblement, jusqu’à nous faire glisser vers cet inacceptable que nous normaliserons !

Qu’il s’agisse de religion ou de pouvoir, on laisse des dogmes justifier le contrôle des corps, des lieux, des vies. Impossible, à la lecture de ce roman, de ne pas entendre l’écho assourdissant de débats que l’on croyait enterrés depuis longtemps, mais qui reviennent aujourd’hui menacer des libertés chèrement acquises.

Et ce qui me chagrine le plus, c’est cette absence de réaction collective. Au nom de notre petite sécurité individuelle, nous laissons des droits se faire grignoter sans vergogne. L’autrice force le trait, bien sûr (quoi que…), mais elle touche juste : dans ce monde où la femme n’est plus qu’un outil, ses pires ennemies sont souvent… les autres femmes. Une absence de sororité qui, hélas, résonne cruellement avec notre réalité.

Ce livre n’est pas une fiction : c’est un avertissement. Et si nous le lisons seulement comme une histoire, alors nous avons déjà perdu…

35 réflexions sur “« La Servante Écarlate » – Margaret Atwood

  1. Avatar de Céline C. Céline C.

    Merci beaucoup Nath pour cette très belle chronique et pour l’analyse que tu fais de ce roman.

    J’ai vu la saison 1 de cette série, jamais je n’ai lu ce roman. Pourtant c’est le genre de dystopie qui pourrait me plaire. Ce que tu décris dans ton analyse « technique » me fait penser que l’écriture est un peu « froide ».

    Quant au message, je te rejoins totalement, et j’ai plutôt l’impression que cette dystopie est devenue réalité, quand on voit tout ce qu’il se passe aux USA …

    Merci pour ce partage 😘

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  2. Merci pour ce retour Nath. Pour ma part, j’ai tellement aimé la série (je n’ai vu que trois saisons), que je n’ai jamais éprouvé le besoin de découvrir le livre. Mais en te lisant, je retrouve mes propres sentiments. C’est une histoire qui m’a fait flipper, la façon insidieuse dont la société a changé, nous privant peu à peu de nos libertés sans que personne ne réagisse, ou trop tard. J’ai trouvé ça très juste et à l’époque, ça m’avait beaucoup angoissé. Je ne pense pas lire le livre un jour, mais il ne faut jamais dire jamais.

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  3. C’est un roman que j’ai chroniqué il y a un moment. Je te rejoins sur le sentiment technique, car oui le monde mis en place dans ce roman est très technique, hiérarchisé au possible. Et chaque tenue a un sens, tout est codifié. Si la plume peut sembler froide, c’est justement la distance psychologique que prend le personnage principal pour se détacher d’elle-même. Je pense qu’il faut avoir vécu ce genre d’expériences où tu es comme un robot, et que tu dois avancer coute que coute sans te poser de question, au risque de sombrer…

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  5. J’avoue que je ne l’ai jamais lu, je n’ose pas me lancer dans les classiques de peur d’être freinée par l’écriture ou le côté technique justement. Mais bordel, ta chronique a de quoi révolter déjà, le récit doit être tellement fort. Le triste parcours de cette femme, les droits de chacune oubliée pour le bien de quelques uns plus fortunés ou plus reconnus. Et oui, ca sonne très vrai. Enlever un droit après l’autre pour restreindre notre liberté, ca parait tellement crédible, surtout au regard des changements qui ont eu lieu dans ces derniers mois rien qu’aux Etats-Unis. Il faudrait vraiment que je me penche sur ce livre !

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