« La Gardienne » – Sonja Delzongle

Lu en : Janvier 2026

S’il y a quelque chose que j’aime particulièrement dans l’écriture de Sonja Delzongle, c’est la générosité avec laquelle elle laisse les émotions transpirer de ses textes. En voulant faire de La Gardienne un conte, elle choisit de n’en oublier aucune.

Ce conte débute par le combat d’un homme pour protéger son enfant. Sur le papier, l’idée est belle. Dans les faits, elle devient dangereuse.

La petite Rune est victime d’une agression violente à l’école. Frode, son père, Norvégien au tempérament entier, décide alors que l’école se fera désormais à la maison. Et pas n’importe laquelle. Il déracine sa famille de Lille pour l’installer au cœur d’une forêt du Morvan. Il baptise l’endroit “la petite Norvège”. Au programme : autonomie énergétique, autosuffisance alimentaire, instruction hors système. Apprendre à chasser, pêcher, survivre. Revenir à l’essentiel.

Mais si Frode prétend n’avoir en tête que le bonheur de Rune, qu’il élève comme un garçon et initie aux activités les plus physiques, les plus rudimentaires, les plus exigeantes, il néglige sans le moindre scrupule celui de son épouse Mathilde. Pire encore, celui de sa fille aînée, Gerda, “la gardienne”, qu’il estime responsable de l’agression de sa sœur. À ses yeux, elle a failli dans sa mission.

Dans ce coin de forêt isolé, l’utopie se fissure. L’isolement dénature l’idéal et le rêve d’une vie reconnectée à la nature vire à l’enfermement. Frode devient taciturne, cassant, de plus en plus dur avec celles qu’il relègue aux tâches domestiques pendant qu’il concentre toute son attention sur Rune. Une attention qui, peu à peu, se teinte d’une inquiétante ambiguïté.

Et pourtant, Rune, elle, semble s’épanouir. Elle fait corps avec la forêt. Elle se révèle d’une dextérité et d’une débrouillardise fascinantes. Comme si la nature l’adoptait là où les humains l’ont blessée.

Cette première partie, qui raconte l’étouffement progressif, la radicalisation d’un père persuadé d’avoir raison contre le monde entier, m’a profondément marquée. Impossible pour moi de ne pas penser à la lente dégradation de Jack Torrance dans Shining. Non pas pour l’histoire, évidemment complètement différente, mais pour ce basculement insidieux : l’isolement qui vrille le cerveau, l’obsession qui se transforme en tyrannie domestique, l’homme qui se croit sauveur et devient despote.

Et comme si l’atmosphère n’était pas déjà suffisamment lourde, une série de disparitions de jeunes filles dans la région vient ajouter une menace diffuse, presque organique. Le danger ne se situe plus seulement à l’intérieur de la maison. Il rôde aussi dehors, entre les arbres.

Tout tend vers un basculement inévitable. Il survient, et je me tairai évidemment sur sa forme !

Dans la seconde partie, les cartes sont redistribuées et l’angoisse change de visage. J’ai clairement préféré la première, d’une puissance hypnotique indéniable. Cette lente asphyxie psychologique m’a littéralement envoûtée.

Sur la forme, j’ai relevé un ou deux éléments qui m’ont fait tiquer. Une sensation, par moments, qu’un travail éditorial plus approfondi aurait permis de lisser certaines aspérités. Quelques passages m’ont fait buter là où j’aurais aimé être totalement emportée. Il a fallu tout le lyrisme et le talent de conteuse de Sonja Delzongle pour que je passe au-dessus de ces accrocs qui, selon moi, n’auraient pas dû subsister.

Heureusement, ces faiblesses ponctuelles sont largement compensées par la finesse psychologique des personnages. Chacun est travaillé avec une précision presque chirurgicale.

La Gardienne est un conte sombre où la nature est tour à tour refuge et prison. Où le mal rôde en lisière des arbres comme en lisière des consciences. Où l’amour, mal orienté, peut devenir destructeur. Et l’on referme le livre avec un léger pincement au cœur. Comme si, derrière la fiction, quelque chose de profondément humain s’était fissuré sous nos yeux.

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