« On a tiré sur Aragon » – François Weerts

Lu en : Février 2025

Le 2 mai 1965, à Waterloo, on tire sur Louis Aragon. Malgré la notoriété de l’artiste, l’attentat n’est pas spectaculaire, n’a rien d’une scène hollywoodienne. Au contraire, elle tient presque de l’absurde. Le coup de feu est sec, discret, et raté, en plus !

Mais l’important n’est ni la manière ni le résultat. L’important, c’est que le tireur n’a pas seulement ouvert le feu sur un homme. Il a tiré sur un symbole !

Voilà la direction que prend François Weerts dans ce roman.
En confiant en toute discrétion les rênes d’une enquête officieuse à Viktor Rousseau, détective privé, le parti communiste belge (dont Viktor est un ancien membre) cherche avant tout à se protéger : si le tireur est un militant désillusionné, c’est embarrassant ; si c’est un extrémiste hostile, c’est déjà différent ; mais alors si c’est une manipulation, c’est catastrophique ! Même dans un pays mesuré comme notre petite Belgique, la logique partisane fonctionne à plein régime : priorité : on gère l’image, on protège la figure, mais surtout, on anticipe le scandale !
Le Parti veut comprendre avant que l’opinion ne tranche à sa place.

Viktor Rousseau a cette position intéressante : il n’est ni un apparatchik pur, ni un simple exécutant. Il est suffisamment politique pour comprendre les enjeux, mais suffisamment humain pour écouter quand il questionne.

Sous la plume de François Weerts, on découvre que derrière ce geste isolé se dessine une Belgique des années 60 qui n’est ni flamboyante ni explosive, mais traversée par les mêmes tensions que le reste de l’Europe. Une Belgique qui veut rester mesurée et éviter le scandale. De tout temps, la Belgique a géré avec retenue, car la Belgique a toujours été un pays plus pragmatique que théâtral. Et en effet, le tir n’est pas le symptôme d’un pays à feu et à sang, mais plutôt celui d’un malaise intellectuel qui s’est installé. En choisissant la Belgique comme décor, l’auteur la place en miroir discret des tempêtes idéologiques européennes.

L’action a donc lieu vingt ans après la guerre. L’ombre des années 40, si elle commence à s’estomper, plane cependant encore sur chaque débat. On ne peut pas parler des fractures idéologiques des années 60 sans convoquer cette ombre-là : le fascisme ! D’où cette couverture frappée d’un symbole qui hurle l’Histoire… pour un roman qui, parfois, préfère la commenter longuement plutôt que la faire vibrer…
Car oui, malgré une qualité d’écriture indéniable, je dois être honnête : je ne me suis jamais sentie proche des personnages ni emportée par l’histoire. La partie consacrée aux débats autour du communisme m’a clairement lassée. Le roman est loin d’être mauvais, mais il aurait très bien pu s’en tirer avec quelques bonnes dizaines (centaine ?) de pages en moins.

Nous sommes abreuvés de références. Beaucoup. Énormément, même, et je reconnais humblement mes propres lacunes culturelles sur cette période et ces idéologies. Mais à certains moments, la lecture en est devenue laborieuse. Un peu trop professorale, presque journalistique, notamment lorsqu’il est question de replacer l’actualité de l’époque.

Il y avait matière, indéniablement, cependant j’ai souvent eu le sentiment que le roman expliquait plus qu’il n’incarnait, malgré une réflexion vraiment intéressante.
Parce qu’en effet, ce tir, ce geste isolé, interroge la violence politique. Les radicalités, quelles qu’elles soient, produisent la violence. Même lorsqu’elles naissent d’idéaux, et même lorsqu’elles se prétendent du bon côté de l’Histoire.

Aragon incarne l’engagement. Le tireur incarne la désillusion. Entre les deux, il y a une génération qui doute, qui s’agace, mais surtout, qui se fracture.

C’est intelligent, documenté et ambitieux, mais me concernant, l’émotion est toujours restée à distance.
Je referme donc ce roman avec l’impression d’avoir appris, d’avoir réfléchi… mais sans avoir été véritablement touchée. Et vous me connaissez : moi, si ça ne me touche pas, ça me frustre énormément !

10 réflexions sur “« On a tiré sur Aragon » – François Weerts

  1. arf…. Décidément.

    J’ai un sentiments identique de trop plein, d’excès d’informations.

    je ne vois pas très bien où l’enquête mène !

    J’ai même perdu le fil de l’enjeu par moment, même si c’était très intéressant ! Enjeu qui change en cours de route… dont l’enquête me semble aléatoire, même si elle l’est peut-être pas…

    Aimé par 1 personne

Répondre à Nath - Mes Lectures du Dimanche Annuler la réponse.