« Le Chat du jardinier » – Thomas Schlesser

Lu en : Février 2026

Tiens, encore une couverture qu’on ne s’attend pas forcément à trouver par ici… Et pourtant, il faut que je vous fasse une confidence : si j’ai drastiquement rétréci mes horizons littéraires à la littérature noire ces deux (trois 🫣 ?) dernières décennies, il n’en a pas toujours été ainsi. Depuis que je sais lire, je lis. Et, enfant et ado, je lisais absolument tout ce qui me tombait entre les mains. Tout incluait Homère autant que Sartre, Corneille autant que Musset, Flaubert autant que Maupassant, Hugo autant que Baudelaire… Je ne faisais pas dans la spécialisation, je faisais dans l’engloutissement ! Et, croyez-le ou non, j’ai même eu mes phases de création : des années où j’exorcisais mes souffrances à coups de vers couchés sur papier, avec tout le lyrisme dramatique d’une adolescente en crise ! Heureusement, les vestiges de ces temps sombres ont depuis longtemps disparu. Une perte que je considère aujourd’hui comme un heureux concours de circonstances !

Tout ça pour dire que la poésie, ça me parle, ça m’a toujours parlé ! Je ne m’en nourris plus depuis longtemps, mais il suffit que j’en pousse la porte pour que quelque chose, immédiatement, se réveille. Une sorte de nostalgie, une vibration ancienne, comme si certaines phrases connaissaient déjà le chemin vers mes failles les plus enfouies.

L’histoire se passe en Provence, probablement vers les années 80. Dans ce chat du jardinier, il y a Louis, jardinier (jardinier : check !). Une armoire à glace à la sensibilité à fleur de peau, un hypersensible. Et il y a un chat (chat : check !), son petit chaton, un chaton sans nom mais certainement pas sans importance. Lorsque Louis apprend que l’animal est condamné par un cancer incurable, sa peine l’engloutit dans une mélancolie épaisse. Son monde, déjà fragile, se fissure un peu plus…

À cela s’ajoute une tempête qui vient de ravager la Provence et laisse le jardin de la Magnanerie à genoux (un peu comme le cœur de Louis à l’annonce du verdict). Ce jardin appartient depuis peu à Thalie et Nikola, les voisins de Louis, et les dégâts deviennent l’occasion de la rencontre entre Thalie et Louis. Thalie, jeune retraitée de l’enseignement, est solaire et vibrante, tandis Nikola, musicien, est fantasque et charmant. Thalie demande à Louis de l’aider à rendre au jardin sa splendeur perdue et, très vite, elle apparaît comme une présence qui éclaire, une femme qui parle en vers comme d’autres respirent, pour qui chaque situation trouve son écho poétique, chaque douleur sa strophe, chaque silence sa musique, et qui entend bien transmettre cela à Louis.

Face à la tristesse écrasante du jardinier, le couple semble irradier d’une joie presque insolente et pourtant rien n’est forcé, Thalie n’impose rien, elle initie, elle tend des mots comme on tend la main et offre à Louis un espace où déposer ce qui déborde, un espace où la poésie cesse d’être un ornement pour devenir refuge. Et si Thalie insiste sur la poésie comme refuge intime, elle n’oublie jamais qu’elle fut aussi une arme, un cri de résistance, et que les vers ont parfois changé bien plus que des cœurs.

Découvrir ce roman en lecture commune avec Dominique a été un véritable moment de partage. Certains passages ont profondément résonné en moi, d’autres m’ont laissée plus en retrait, notamment lorsqu’il était question des jeux surréalistes, période avec laquelle je n’ai jamais pu entrer en connivence. Mais c’est aussi ça, la poésie, elle ne parle pas de la même manière à tous, ni au même moment.

Ce qu’il faut accepter ici, c’est la dimension de fable, et il faut donc consentir à laisser de côté l’exigence de vraisemblance pour accueillir quelque chose de plus doux, de plus symbolique, et ouvrir la voie à une confiance presque naïve dans le pouvoir des mots. Ceux de l’auteur bien sûr, mais surtout ceux que Thalie déclame à Louis comme des pansements, en révélant le sens caché et les vertus thérapeutiques.

Car finalement, oui, il y a bien un texte pour chaque situation, un vers pour chaque faille, une phrase pour chaque tempête, et Thalie rend ces mots accessibles à un jardinier introverti qui finit par les réciter aux arbres, et l’on cesse peu à peu de sourire de cette image parce qu’au fond, qui peut affirmer que les mots ne font rien, qui peut prétendre qu’ils ne réparent pas, à leur manière invisible ?

Le roman m’a touchée précisément là, dans cette conviction tranquille que la poésie n’est pas un luxe ni un exercice d’érudition mais une force douce. Pourtant, de mon côté, j’ai toujours préféré l’émotion à l’analyse, la musicalité à la dissection savante, et si j’ai parfois trouvé le récit un peu trop rhétorique, peut-être est-ce simplement parce que je continue à chercher le frisson avant l’explication.

Là où je rejoins Thalie, et sans doute l’auteur, c’est dans cette certitude que la poésie, et plus largement la littérature quelle qu’elle soit, peut sauver. Certes, elle ne guérit pas tout, elle ne ressuscite pas les chatons condamnés, encore que… mais elle offre un langage à la douleur, et parfois cela suffit pour continuer à tenir debout !

6 réflexions sur “« Le Chat du jardinier » – Thomas Schlesser

      1. J’ai, comme beaucoup, fait une petite overdose de polars de facture trop classiques pendant un moment, et ces petites digressions de genre me font du bien, je l’admets ! Même si ce sont chaque fois des lectures qu’on place sur ma route plutôt que des lectures choisies vraiment volontairement, mais à force, il y aura peut-être un jour plus de spontanéité dans mes sorties de route !

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