« La Station » – Jakub Szamałek

Lu en : Mars 2026

Ah, l’espace ! Cette immensité qui n’appartient à personne…
Car il n’appartient à personne, n’est-ce pas ? On est tous d’accord ? Tout le monde doit travailler ensemble pour le bien de la recherche et de l’humanité ?
À moins que la conquête spatiale ne soit rien d’autre qu’une utopie politique suspendue au-dessus de la Terre, traversée par les mêmes tensions que le monde d’en bas ?

Forts de leurs idéaux de coopération, des astronautes russes et américains s’apprêtent à rejoindre l’ISS, la Station spatiale internationale, fruit de la collaboration post-guerre froide entre les États-Unis et la Russie. Nous sommes en 2021 et, sous les sourires de convenance, le ton est rapidement donné : cette mission sera peut-être la dernière qu’ils mèneront conjointement.

Car aux États-Unis, les sociétés privées commencent à devenir des partenaires sérieusement envisageables pour la NASA. Au fil des années, l’intérêt du public s’est émoussé… et les financements avec lui. Le privé apparaît alors comme une solution séduisante, qui aurait en plus l’avantage de permettre de tourner la page de ce partenariat faussement idéal avec la Russie. Un partenariat devenu politiquement embarrassant, notamment depuis 2014 et l’invasion de la Crimée. De toute façon, les vieilles tensions n’avaient jamais vraiment disparu, tout juste étaient-elles soigneusement masquées. Pendant que Washington regarde de plus en plus vers ses entreprises privées, la Russie, elle, voit son programme spatial courtisé par la Chine.

On pourrait penser que, comme dans tout partenariat arrivant à échéance, chacun se saluerait poliment en se serrant la main. Mais bien sûr, lorsque deux puissances de la taille des États-Unis et de la Russie sont aux commandes, rien n’est jamais aussi simple !

Car si la Station spatiale internationale est née de l’optimisme des années 1990, elle porte aussi les traces des calculs qui ont rendu cette coopération possible. Officiellement, Russes et Américains avaient uni leurs forces pour le bien de l’humanité et de la recherche scientifique. Officieusement, chacun y trouvait son intérêt : les États-Unis accédaient à certaines technologies soviétiques, tandis que la Russie trouvait les financements nécessaires pour maintenir son programme spatial à flot. Pendant un temps, l’équilibre a tenu. Mais dans La Station, Jakub Szamałek montre avec une précision presque clinique combien cette coopération repose sur un socle fragile. Lorsque les tensions politiques remontent à la surface, l’illusion d’un territoire neutre se fissure. La station, censée être un sanctuaire scientifique, devient alors un prolongement du jeu diplomatique terrestre.

« La station spatiale internationale était avant tout un satellite de recherche… un terrain neutre où les empires mettaient de côté leur animosité ». Une vision presque idéaliste qui, dans le roman, va rapidement être mise à rude épreuve !

À peine arrivés sur l’ISS, un taux d’ammoniaque en hausse vient perturber l’ordre établi. Rien de dramatique en apparence : il faut simplement en trouver l’origine afin de ne pas compromettre la mission. Très vite pourtant, le contexte géopolitique mondial s’invite en orbite et contamine l’entente fragile entre les astronautes.
Côté russe, on soupçonne les Américains de mettre la station en danger.
Côté américain, on commence à se demander si les Russes ne seraient pas responsables de cet incident dont l’origine demeure introuvable. Petit à petit, dans un environnement déjà hostile, la tension monte d’un cran.

Vivre dans l’espace est peut-être le grand rêve de bon nombre d’enfants. Cependant, dans la réalité, cela n’a rien d’amusant ! Il faut une bonne dose de passion et de ténacité pour supporter de vivre dans ce huis clos métallique qui tourne à 28 000 km/h autour de la Terre. Tout devient affaire d’équilibre. L’équilibre technique, bien sûr, mais aussi l’équilibre humain. La moindre anomalie doit être identifiée, chaque procédure parfaitement exécutée, et chacun doit pouvoir compter sur l’autre. Dans un environnement où la moindre erreur peut devenir fatale, la confiance n’est pas une vertu morale. C’est une condition de survie.

Pourtant, même dans l’espace, l’humanité ne disparaît jamais complètement derrière la technologie. Les astronautes restent des êtres humains avec leurs habitudes, leurs frustrations et leurs besoins très terrestres. Le rêve spatial est décortiqué, et moi qui ne suis ni scientifique ni vraiment intéressée par le sujet, je dois admettre que j’ai trouvé les explications passionnantes. On ne s’imagine pas les contraintes techniques ou émotionnelles d’un tel voyage. Car on est assez loin de la réalité hollywoodienne et vivre en apesanteur pendant six mois est une épreuve physique et psychologique extrêmement intense.

Quand bien même, malgré la noblesse de la profession, je reste personnellement assez dubitative (ou peut-être que je ne comprends tout simplement pas) quant à l’utilité de cette conquête, d’autant qu’à force de projets, réussis ou non, on est en train de faire de l’espace un dépotoir géant… Même là, l’homme n’a pas de respect pour l’univers !

Mais revenons-en à nos astronautes : derrière les protocoles, les agences spatiales et les rivalités entre puissances, l’auteur s’attarde aussi sur les individus. Lucy, notamment, notre héroïne, qui incarne ces personnalités dont la carrière s’est construite au prix de sacrifices très concrets mais qui pourtant n’échappent jamais à cette question lorsque la mission approche : qu’est-ce que l’on accepte de laisser derrière soi pour atteindre les étoiles ? Si la conquête spatiale a longtemps été racontée comme une épopée héroïque, La Station rappelle qu’elle est aussi faite de choix personnels, de renoncements et parfois de doutes. A fortiori lorsque la commandante de la mission est une femme et que l’on sait tous que, pour se retrouver à ce niveau de responsabilités, une femme doit souvent faire deux fois plus d’efforts et renoncer à deux fois plus de choses pour entendre malgré tout que seule sa condition féminine l’a hissée à ce poste. À quatre cents kilomètres au-dessus de la Terre comme au niveau du sol, les mêmes réflexes persistent : méfiance, mysoginie, homophobie, racisme, intérêts nationaux, jeux de pouvoir… pareil que sur terre, sauf tout ça flotte en apesanteur dans une poignée de modules métalliques !

J’ai entamé ce texte un peu mécaniquement, en songeant à ma rencontre à venir avec l’auteur. Mais j’ai été très rapidement émotionnellement impliquée. Non seulement c’est bien écrit, mais ça soulève bien des interrogations et des réflexions, et tout le monde sait comme j’adore ça ! Car l’auteur pose sur le monde un regard critique et crédible qui rappelle que, bien que nous soyons tous humains, nos réactions sont conditionnées par une multitude d’éléments extérieurs. Et ce conditionnement nous empêche parfois de voir simplement. La fin, d’ailleurs, peut sembler manquer de sel aux puristes, mais moi je la trouve particulièrement bien choisie et éclairante !

La station devait nous rapprocher des étoiles. Elle nous rappelle surtout que, même là-haut, nous restons irrémédiablement humains.

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