Lu en : Avril 2026
Un avis de Nath !

Depuis toujours, John Grisham fait partie de mes auteurs préférés. Pour autant, je dois bien reconnaître que je n’ai pas encore tout lu de lui, tant ses récits peuvent se révéler exigeants. Spécialiste des thrillers juridiques, l’homme est aussi un fervent défenseur des causes qu’il estime justes. Qu’il s’agisse des rapports raciaux aux États-Unis ou des nombreuses injustices qui traversent la société, Grisham monte régulièrement au créneau avec sa plus belle arme : sa plume.
Avec Les enfermés, il double sa force de frappe en s’associant à Jim McCloskey.
Avant d’aller plus loin, il faut que je vous parle de cet homme !
Jim McCloskey est le fondateur de Centurion, une organisation dont la mission est d’innocenter des personnes condamnées à tort à la prison à vie ou à la peine de mort. L’histoire de cette structure hors du commun débute en 1983 et, depuis, elle a permis la libération de 65 innocents !
Si McCloskey a aujourd’hui pris sa retraite, Centurion continue d’œuvrer contre ces terribles erreurs judiciaires.
Dans Les enfermés, John Grisham et Jim McCloskey ont choisi de nous raconter dix destins brisés, dix vies broyées par une condamnation injuste. À partir de là, les deux auteurs choisissent d’adopter un ton neutre, presque journalistique. Parce que ce qu’ils s’apprêtent à disséquer est tellement hallucinant, tellement incroyable, tellement impensable qu’ils habillent leurs mots de sobriété, pour ne pas ajouter de pathos inutile à des histoires déjà profondément déchirantes…
Croyez-moi, si un écrivain avait utilisé dans un roman ne serait-ce qu’un centième des éléments présents dans ces enquêtes, on aurait jeté le livre au feu en criant à l’invraisemblance, voire au foutage de gueule !
Sauf qu’ici, tout est vrai… Enquêtes bâclées, racisme, délit de sale gueule, incompétence, enjeux politiques, subornation de témoins, négociations obscures de peines en échange de témoignages inventés, experts autoproclamés ou formés en trois jours, avec diplôme à la clé… comme dans L’école des fans : tout le monde a 10/10. Sauf qu’ici, ce n’est pas un bon point qu’on distribue, mais le permis de détruire des vies ! Vraiment, vous n’avez pas idée des injustices flagrantes que contiennent ces pages !
Jim McCloskey s’appuie ici sur sa propre expérience, en revenant sur des affaires qu’il a lui-même suivies. John Grisham, de son côté, s’est appuyé sur des articles, des transcriptions d’audience, des échanges réguliers avec les protagonistes, mais aussi sur ses contacts au sein de l’Innocence Project, une organisation similaire à Centurion, fondée en 1992. À ce jour, elle a déjà contribué à faire reconnaître l’innocence de 266 condamnés…
Les cas présentés sont minutieusement documentés. Et ce qui frappe, dès les premières pages, c’est l’ampleur des fautes commises dès le départ.
À mesure que l’on avance, un sentiment s’installe et ne vous lâche plus : un profond dégoût face à tant de mauvaise foi…
Après ça, il devient difficile de parler de simple lecture. Parce que ce livre raconte de vrais parcours brisés en plein vol. L’objectif est d’expliquer, pas de choquer, et pourtant c’est bien ce qui arrive. Le récit heurte, page après page, et installe une révolte profonde. Car, rapidement, on comprend que ces erreurs ne sont ni isolées, ni accidentelles, mais qu’elles naissent souvent des mêmes mécanismes : certitudes trop rapides, enquêtes orientées, refus d’admettre l’erreur.
Et au milieu de tout ça, il y a des années volées, parfois une vie entière, des existences qu’aucune décision de justice ne pourra jamais vraiment réparer. Parce que qui peut réellement sortir indemne d’une incarcération, a fortiori quand elle dure plusieurs décennies ? Surtout lorsque les mensonges de la justice précèdent l’arrivée du prisonnier et lui collent à la peau une réputation qui, derrière les murs, peut devenir une condamnation supplémentaire…
Pour ceux qui sortent, une part d’entre eux reste malgré tout punie à vie par un système qui refuse d’admettre publiquement ses erreurs.
Chaque ligne de ce livre m’a bouleversée, enragée, dégoûtée. Dix cas… parmi combien ? Dix innocents sur des centaines, des milliers ?
Pour moi qui me sentais déjà, à notre échelle belge, profondément révoltée face à certains mécanismes d’État parfois absurdes, mon regard a explosé. Le rêve américain, je l’ai ressenti, gamine, quand mes yeux brillaient à l’idée de poser un jour le pied sur ce sol que j’imaginais presque magique. Mais les années ont levé mes œillères, et ce récit enfonce un clou de plus dans le cercueil de ces illusions.
Et pourtant, malgré tout ça, je vous encourage à lire ce livre.
Pas pour vous faire du mal ou vous révolter gratuitement, mais parce qu’il éclaire, en mettant des noms, des mots et des visages sur ces trajectoires qui, même si l’on sait qu’elles existent, nous restent souvent abstraites. Derrière chaque erreur judiciaire, il n’y a pas qu’un dossier, mais des vies entières qui basculent. Plus on en parlera (peut-être pas en Europe, bien sûr), plus cela forcera une justice, qui n’en a parfois que le nom, à prendre ses responsabilités.
Les enfermés n’est vraiment pas une lecture confortable, et ne cherche jamais à l’être. Mais c’est précisément ce qui, à mon sens, la rend nécessaire, car elle nous force à regarder là où l’on détourne les yeux. Ce que l’on croit acquis, solide et juste ne l’est pourtant pas toujours. Ce qui m’a peut-être le plus marquée, c’est aussi cette mécanique collective qui rend l’injustice possible. Ça, mais aussi cette foi première qui pousse les innocents à s’accrocher à cette chimère : si je n’ai rien fait, on ne peut pas me condamner…
Vous l’aurez compris, ce livre m’a profondément secouée. Depuis que je l’ai refermé, je ne cesse d’en parler autour de moi, et je pourrais encore continuer des heures. Lisez-le… et parlons-en !
Et puis, il y a aussi ça : au milieu de l’injustice, il y a des combats. Des hommes et des femmes qui refusent de lâcher, qui reprennent dossier après dossier, parfois pendant des décennies, pour faire émerger une vérité que tout le monde semblait prêt à enterrer.
Lire ce livre, c’est accepter d’être bousculé. Mais c’est aussi refuser de rester indifférent. Je remercie Babelio et les éditions JC Lattes pour cette lecture un brin traumatisante !
Pour aller plus loin : quelques mots sur les dix affaires dont traite Les enfermés :
Les quatre de Norfolk
Eric Wilson, Derek Tice, Joe Dick et Danial Williams n’auraient jamais dû se retrouver sur le banc des accusés. Dans cette affaire, tout repose sur des aveux extorqués, obtenus sous pression, au point que la vérité elle-même finit par se dissoudre dans un récit fabriqué. Pourtant, ailleurs, un homme avoue, et son ADN correspond !! Cela n’empêchera pas la machine judiciaire de maintenir l’hypothèse d’un crime collectif, quitte à ignorer l’évidence. Il faudra des années pour que ces hommes retrouvent la liberté, après que des aveux fabriqués auront pesé plus lourd dans la balance qu’une preuve scientifique limpide !
Coupable jusqu’à preuve du contraire
Clarence Lee Brandley est désigné coupable avant même que l’enquête ne commence réellement. Parce qu’il est là. Parce qu’il est noir. Parce qu’il faut un responsable. “Puisque tu es le seul Noir ici, tu es le coupable.” Voilà ce qu’il a entendu, voilà ce qui l’a conduit à être condamné à mort et à passer des années dans le couloir de la mort pour un crime qu’il n’a pas commis, dans un dossier où les biais raciaux sont flagrants et assumés. Sa libération n’efface rien d’un système qui condamne d’abord, et cherche ensuite.
Autopsy Games
Levon Brooks et Kennedy Brewer sont victimes d’une science qui n’en est pas une. Leur condamnation repose sur l’analyse de marques de morsure, discipline aujourd’hui discréditée, mais qui, à l’époque, a suffi à convaincre un jury. Deux hommes envoyés en prison pendant plus de quinze ans, pendant que le véritable coupable court toujours, jusqu’à ce que l’ADN remette tout à sa place et révèle l’ampleur du désastre. Car, de morsures dans ces affaires, il n’y en a jamais eues !
Dernière virée entre amis
Dominic Lucci, Mark Jones et Ken Gardiner sont trois soldats venus célébrer un enterrement de vie de garçon. Ils repartiront condamnés à la perpétuité. Leur tort tient à une voiture vaguement similaire à celle décrite par un témoin, et cela suffira à faire d’eux des coupables. Leur alibi, pourtant solide, ne pèsera rien face à une enquête qui a déjà choisi sa direction. Ils passeront plus de vingt-cinq ans en prison, victimes d’une certitude née d’une simple ressemblance.
Inconnu n°1
Samuel Grasty, Derrick Chappell et Morton Johnson sont accusés dans une affaire où, dès le départ, quelque chose ne colle pas. L’ADN ne correspond pas. Mais au lieu de remettre en cause l’accusation initiale, l’enquête s’adapte. Des complices apparaissent, un scénario se construit, et la réalité se plie à la théorie. Plus de vingt-cinq ans plus tard, certains attendent encore qu’on reconnaisse ce que les faits suggéraient déjà, dans une affaire où la vérité a été réécrite pour ne pas contredire l’accusation.
Une histoire d’enregistrement
Ellen Reasonover pense faire preuve de civisme en se présentant comme témoin dans une affaire de meurtre. Elle récoltera une condamnation et passera seize ans en prison avant que l’ADN ne vienne démontrer ce que la justice n’avait pas su voir. Son cas devient historique, non parce que la justice a bien fonctionné, mais parce qu’il a fallu le progrès scientifique pour corriger une condamnation sans fondement.
Absence de mobile
Joe Bryan est condamné pour le meurtre de sa femme dans une affaire où tout repose sur une expertise balistique contestée. Aucun mobile crédible, aucune scène de crime claire, un alibi solide, mais une théorie suffisamment convaincante pour envoyer un homme en prison pendant plus de trente ans. Lorsqu’il sort enfin, la justice ne va pas jusqu’à reconnaître pleinement son innocence, laissant derrière elle une vérité bancale et une réparation incomplète.
De l’autre côté du miroir
David Alexander et Harry Granger sont pris dans une affaire où les erreurs d’enquête et les témoignages fragiles s’accumulent jusqu’à former une version des faits qui finit par s’imposer comme vérité. Ils passeront des décennies en prison avant que leur dossier ne soit réexaminé, révélant une construction qui n’a tenu que parce qu’elle n’a jamais été remise en question.
« Ah ! quelle toile enchevêtrée nous tissons quand dès l’abord nous mentons ! »
Kerry Cook est pris dans un enchevêtrement de mensonges, de preuves dissimulées et de manipulations. Condamné à mort, rejugé, maintenu dans un système qui refuse d’admettre ses erreurs, il lui faudra des années pour sortir de cet enfer, alors même que le coupable a toujours été plus ou moins connu !
Le feu ne ment pas
Todd Willingham est condamné à mort pour avoir prétendument incendié sa maison, causant la mort de ses trois enfants. L’expertise sur laquelle repose sa condamnation sera plus tard entièrement discréditée. Mais pour lui, il est trop tard. Il est exécuté. Et lorsque les doutes deviennent certitudes pour de nombreux experts, il ne reste plus rien à réparer, sinon la conscience d’un système qui a été jusqu’au bout de son erreur…
J’ai bien compris ta révolte…
J’aimeAimé par 1 personne
Ah oui, ce livre a vraiment été l’allumette sur une colère déjà sous-jacente dans mon état d’esprit actuel…
(Ceci dit, dans mon emportement dans le podcast, j’ai parlé de chaise électronique, mais Todd Willingham est mort par injection létale… le résultat est le même, cependant…)
J’aimeJ’aime
Waw. Ce livre a l’air d’être une belle claque et un éveil aux consciences. Je pense qu’il va rejoindre ma pal. Mais peut-être en VO, le sujet pourrait peut-être intéresser ma moitié.
Le seul Grisham que j’ai lu remonte à ma lointaine adolescence, je devrai m’y remettre
J’aimeAimé par 1 personne
Je crois que tu pourrais vraiment aimer certains de ses livres !
J’aimeJ’aime
C’est effrayant, c’est même un crime (hélas jamais puni) d’enfermer ainsi une personne après un procès expéditif ou falsifié. Son roman « Les oubliés » que j’avais adoré va d’ailleurs dans le même sens,
J’aimeAimé par 1 personne
Oui, ça fait partie des thèmes qu’il aime traiter. Il avait déjà écrit « L’innocent » qui traite d’un cas réel.
J’aimeJ’aime
Un auteur que je n’ai encore jamais lu…..
J’aimeAimé par 1 personne
Il a différent style, dans mes préférés, il y a toujours le client et la firme !
J’aimeJ’aime
Quel retour de ta part Nath ! C’est un sujet qui révolte et la peine de mort est insupportable surtout quand elle est administrée à des prisonniers innocents. Le nombre d’affaires dont parle ce livre est impressionnant. Je n’ai encore jamais lu Grisham. Je me note celui-ci. L’avant dernier Ellory parlait dans une moindre mesure de la peine de mort. On ressent toute ta révolte dans cette critique très riche.
J’aimeAimé par 1 personne
Oui, je dois dire que j’ai rarement été aussi révoltée durant une lecture par ce simulacre de justice !
J’ai lu le Ellory, effectivement il abordait la peine de mort d’un œil vraiment intéressant !
Grisham est vraiment un de mes auteurs préférés, et par certains côtés, Ellory me le rappelle. Des textes exigeants tous les deux. Je te le conseille, même s’il a des textes plus « thrillers classiques ».
J’aimeAimé par 1 personne
Dis donc ma Nath, c’est toi qu’il faudrait aux States à la place de l’autre crétin. Tu seras encore plus en colère quand tu liras la ligne verte. Merci à toi pour le partage 🙏 😘
J’aimeJ’aime
Je savais qu’il y avait de nombreuses erreurs judiciaires aux USA (mais pas que d’ailleurs !) mais les lire, les découvrir, c’est une autre chose, encore plus terrible. Je me note ce livre… Je hais l’injustice !! Je n’ai lu qu’un seul de ses livres, « La sentence » et sa lecture m’avait bien secouée ! Merci pour cette découverte et ce retour particulièrement fort et bien documenté.
J’aimeAimé par 1 personne
Ce n’est pas dans mes habitudes, mais pour tous ceux qui ne liront pas forcément le livre, j’avais envie de partager ces tragiques destins… ma colère est encore palpable plus d’une semaine après avoir refermé ce livre…
J’aimeAimé par 1 personne
J’en ai lu beaucoup, presque tous, je pense.
Comme ma soeur est fan de l’auteur, je la laisse acheter celui-ci…
J’aimeAimé par 1 personne
Ah ça fait plaisir à lire !
J’aimeJ’aime
Je n’ai jamais lu l’auteur et je découvre McCloskey. Je note ce livre en sentant que la lecture va être révoltante.
J’aimeAimé par 1 personne
Si tu es trop énervée, tu pourras venir m’en parler !!
J’aimeJ’aime
Merci Nath pour ta chronique en forme de plaidoyer, on sent que cette lecture t’a touchée. J’aime moi aussi beaucoup cet auteur. Ce que tu nous racontes me fait penser au dernier roman que j’ai lu de lui : « Les oubliés » sur une association « Les anges gardiens » qui aident à réparer les erreurs judiciaires. J’avais beaucoup apprécié cette lecture.
J’aimeAimé par 1 personne
Oui, j’avais beaucoup aimé aussi !
J’aimeJ’aime