« La Ligne Verte » – Stephen King

Lu en : Septembre 2026

Un avis de Nath !

La Ligne verte n’était pas un terrain inconnu pour moi. J’ai vu, vu et revu ce film exceptionnel, et je le reverrai encore, de préférence dans les jours à venir, tant que mes émotions de lecture sont encore bien ancrées en moi.

J’ai pourtant souhaité lire le livre pour plusieurs raisons. La première, c’est que cela fait quelques années seulement que je découvre vraiment Stephen King et que ce titre me paraissait incontournable. Contrairement à bon nombre de lecteurs, adolescente, je n’ai jamais tremblé sous ma couette, à la lueur d’une lampe de poche, cachée pour que mes parents ne me voient pas lire ces récits catégorisés comme horrifiques.
Hormis pour Rage, lu à 13 ans, j’ai attendu d’être adulte pour me confronter au King. Et depuis, ce n’est pas un maître de l’épouvante que j’ai l’impression de lire, mais un virtuose des émotions, un psychologue hors pair et un humain d’une sensibilité extraordinaire…

J’avais parlé de plusieurs raisons : il y avait également l’envie de faire une lecture commune avec Isabelle (@feel_isa) et le thème du prochain book club qui était « Sortir un livre qui est dans la PAL depuis plus de deux ans« . Bon, ben en sortir un qui y est depuis près de vingt ans, ma foi… ça me semblait une bonne idée !

Je suis donc entrée au bloc E avec Paul. J’ai rencontré John Caffey, comme la boisson, mais ça s’écrit pas pareil… J’ai eu envie d’exploser la tête de Percy et de consoler John, de recueillir Mister Jingles et d’envoyer en enfer Miss Cent Mille Volts pour qu’elle ne fasse plus de mal à personne.

Mais avant de m’éparpiller, revenons-en au bloc E, au cas où vous n’y auriez encore jamais mis les pieds.
Au bloc E crèchent les condamnés à mort. Ils y attendent de suivre la ligne verte en direction de la « Veuve Courant », de la « rôtisseuse », cette fameuse « Miss Cent Mille Volts »… Bref, de la chaise électrique.

Nous sommes en 1932. Parmi les résidents du bloc E, il y a Delacroix, un Cajun un peu allumé, enfin, pas autant que lorsqu’il croisera la rôtisseuse, cependant… (faut avoir lu pour comprendre…) Delacroix dresse une souris savante qu’il aime énormément. Il y a également Bill Wharton, le mal incarné, un gringalet qui est tout le contraire de ce que son air inoffensif laisse présager. Et puis il y a John Caffey, une véritable armoire à glace. Mais derrière cette stature impressionnante se cache un homme doux et triste, un peu simple, et qui a peur du noir…

Grâce à un groupe de gardiens assez soudé, la vie dans cet endroit sinistre n’est pas complètement déprimante. Sauf qu’ils doivent désormais composer avec Percy Wetmore, un enfoiré pistonné qui aime user de sa matraque et insulter les prisonniers. Sans avoir besoin de l’écrire noir sur blanc, King parvient, en quelques scènes seulement, à inscrire en sous-titre sous le nom de Percy : « Enfoiré sadique » !

Et, rapidement, au bloc E, Paul découvre que John Caffey possède un pouvoir particulier…

Au travers d’une palette de personnages assez restreinte, King nous fait la démonstration de quelques vérités essentielles !
Pour commencer, il démontre que la puissance physique ne dit absolument rien de la nature morale d’un homme. Celui qui donnera du fil à retordre aux gardiens n’est pas celui qui pourrait les envoyer valdinguer d’une seule main. Quant à Percy, cette infâme ordure, il n’est violent que lorsqu’il se sait protégé ou qu’il se trouve face à plus faible que lui. Mais lorsqu’arrive le moment d’utiliser intelligemment sa matraque, Monsieur est aux abonnés absents ! Le Mal est bien présent dans le bloc E, mais, au travers de Percy, on voit qu’il n’est parfois pas du bon côté des barreaux !

Percy… décidément, quel splendide gros connard !
Pour lui, l’exécution n’est ni un devoir pénible ni même l’application d’une peine légale. C’est une récompense, un spectacle et l’occasion de paraître puissant devant les témoins. Et c’est glaçant ! Stephen King dénonce ainsi la peine de mort sans avoir besoin de prononcer un grand discours contre elle. Il lui suffit de montrer que la mise à mort d’un homme peut devenir un objet de désir et de prestige pour quelqu’un comme Percy. Rien que cela rend toute la mécanique de l’exécution, déjà intrinsèquement dérangeante, profondément malsaine.

Quant à Caffey, j’ai été fracassée de découvrir à quel point le racisme de ces années-là était profondément inscrit dans les discours et les pensées, bien plus dangereux encore que l’insulte ouverte. Le journaliste qui a couvert son procès compare un homme noir à un chien ! Comme si, dans l’imaginaire raciste de l’époque, être noir signifiait forcément être dangereux et imprévisible. Car Caffey est condamné non seulement parce que les circonstances de son arrestation semblent le désigner comme coupable, mais aussi parce que la société est prête à se satisfaire de cette évidence : après tout, pense-t-elle, c’est bien ce qu’un homme comme lui serait capable de faire !

Au travers de Mister Jingles, la petite souris dressée de Delacroix, l’auteur introduit de la vie, du jeu et de la fantaisie dans un lieu entièrement voué à la mort. Et là s’est ouverte pour moi une vertigineuse question morale : King nous présente les « locataires » de passage des cellules du bloc E. Ils ont été condamnés par la justice, emprisonnés et attendent d’être exécutés. Mais ne méritent-ils pas, malgré leurs crimes, d’être encore traités avec humanité ?
Bien évidemment, sur le fond, King a entièrement raison. Mais il est facile d’avoir le cœur serré lorsque Percy martyrise Delacroix, car notre position morale est confortable : nous ne sommes pas ses victimes.
Si Delacroix avait assassiné quelqu’un que nous aimons, nous ne verrions peut-être plus le petit homme attendri par sa souris. Nous verrions d’abord celui qui a détruit notre famille. Exiger d’une victime qu’elle éprouve de la compassion pour son bourreau serait d’ailleurs une violence supplémentaire.

King déplace donc volontairement et habilement notre regard du criminel vers l’homme. Et je n’ai pas de réponse simple ni parfaitement saine au dilemme qu’il pose si délicatement.
Car, en effet, cette compassion ne signifie pourtant ni pardon, ni oubli, ni négation des victimes. On peut considérer qu’un homme doit répondre de ses actes tout en refusant qu’il soit humilié, torturé ou livré à la cruauté de Percy. La peine prononcée est déjà la mort. Elle n’autorise pas Percy à y ajouter son petit supplément personnel de souffrance pour le plaisir.
Voilà exactement ce que j’aime dans mes lectures : qu’elles me posent des questions qui me hanteront encore longtemps après avoir tourné la dernière page !
D’ailleurs, dans ce cas, peut-être que la véritable interrogation n’est pas de savoir si les condamnés méritent notre compassion, mais plutôt de se demander si une société juste ne devrait pas garantir une préservation de leur humanité, même lorsque les victimes ne peuvent naturellement plus la voir !
Parce que si nous ne traitions humainement que les personnes qui le méritent à nos yeux, la dignité humaine ne deviendrait qu’une faveur révocable, et non plus un principe. Vertigineuse interrogation, je vous le disais ;-).

King complique encore la question en plaçant Caffey au cœur d’un système judiciaire a priori bien rodé. Les gardiens pensent surveiller des coupables dont la condamnation est acquise. Or, si la justice peut se tromper ne serait-ce qu’une seule fois, la peine de mort devient irréparable…
On ne peut plus se contenter de dire : « Ils ont détruit des vies, donc ils doivent mourir », puisque le système chargé de déterminer qui appartient à ce « ils » est lui-même humain, traversé par les préjugés et donc faillible.
Lorsque Paul est confronté à ce dilemme, c’est toute sa vie qui est remise en question.

D’ailleurs, au-dessus de toute cette histoire, c’est sa voix profondément mélancolique qui plane.
C’est Paul qui nous raconte ce qui s’est passé au bloc E en 1932 en le revivant depuis sa maison de retraite, avec le recul d’un vieil homme qui sait ce que sont devenus les protagonistes de son récit et qui mesure désormais le poids de chacune de leurs décisions. Ses souvenirs sont empreints de tendresse, de regrets et d’une tristesse que l’on devine présente depuis plusieurs décennies. On comprend peu à peu que cette histoire n’est pas simplement l’un des épisodes marquants de sa carrière : c’est une histoire qui a traversé, façonné et peut-être même condamné tout le reste de son existence.

La maison de retraite devient d’ailleurs un étrange miroir du bloc E. Dans les deux endroits, les pensionnaires vivent au rythme d’horaires imposés, dépendent du bon vouloir du personnel et attendent une mort dont ils ignorent seulement la date. Brad Dolan réveille en Paul le souvenir de Percy. Finalement, la cruauté ordinaire existe partout. Pour Paul, elle a simplement changé de couloir, d’uniforme et de victimes. Cette vision de la maison de retraite et de la déshumanisation des personnes âgées est profondément triste, probablement très juste et terriblement cohérente avec tout ce que le roman nous dit de la dignité humaine.

Et pourtant, malgré cette mélancolie et l’horreur de ce qui se joue, l’humour demeure constamment présent. Il se glisse dans les surnoms de la chaise électrique, dans les dialogues entre les gardiens, dans les observations de Paul, dans les facéties de Mister Jingles, et l’auteur nous fait sourire tout au long du récit, allant même jusqu’à nous arracher un rire, parfois au pire moment.
Pour autant, cet humour ne diminue jamais la gravité du récit. Il nous permet surtout de respirer et de rappeler que la vie continue à s’infiltrer partout, même dans un endroit entièrement organisé autour de la mort. On plaisante, on se taquine, on s’attendrit devant une souris savante et, quelques pages plus tard, on accompagne un homme jusqu’à la chaise électrique. Le rire rend alors le drame plus violent encore, parce qu’entre deux exécutions, Stephen King nous a donné l’impression que le bloc E était vivant.

Du côté de certains choix d’écriture, il faut également resituer le contexte. La Ligne verte est initialement parue en 1996 sous la forme d’un roman-feuilleton, publié en six épisodes mensuels chez Signet Books aux États-Unis.
À l’instar d’une fin de saison de n’importe quelle série actuelle, chaque partie s’achève donc sur un cliffhanger savamment calculé. Chanceuse que je suis, je n’avais qu’une petite journée à attendre avant de découvrir la suite, puisque je lisais le roman en lecture commune. Les premiers lecteurs, eux, devaient patienter un mois. Le King a toujours su comment torturer son public !

La puissance de son écriture ne se limite toutefois pas à nous obliger à vouloir découvrir la suite ou à nous questionner sans relâche. Le tsunami d’émotions qu’il déclenche atteint son paroxysme dans les terrifiantes scènes d’exécution. Aucune ne peut vous laisser de marbre !

Quant au fantastique distillé dans le récit, il n’est jamais spectaculaire. Il est touchant et devient surtout un incroyable condensé de bouleversements.
Caffey ressent la souffrance, la violence et la haine avec une intensité insupportable. Lorsqu’il dit qu’il est fatigué, il ne parle pas seulement de la prison ou de sa condamnation. Il est fatigué de l’humanité et de l’épuisement qu’elle lui inflige. Et cela, c’est avec une infinie tristesse que j’ai été capable de le comprendre.
Car Caffey peut guérir les autres, mais personne ne peut le guérir du monde.

Stephen King nous offre ainsi un récit d’injustice qui ne trouve aucune solution satisfaisante. Même le sort de Percy ne console qu’à moitié, car, après tout, punir quelqu’un et rendre justice ne sont pas nécessairement la même chose.
J’ai eu beau connaître l’histoire, la plume du Maître m’a transpercée. J’ai dévoré ce roman comme Caffey absorbait le mal et j’en ressors le cœur serré, avec l’impression que j’ai dû oublier de recracher quelques-uns de ses moucherons noirs qui continuent de voleter en moi…

Un conte fantastique d’une puissance, d’une tristesse et d’une humanité extraordinaires.

Un immense coup de cœur !

6 réflexions sur “« La Ligne Verte » – Stephen King

  1. Avatar de Céline C. Céline C.

    Eh bien quel retour et quelle analyse 🥰 (on dirait un article pour une revue de sociologie 👏, bravo). Comme toi j’ai vu et revu le film sans jamais me pencher sur le roman (je n’ai jamais été une grande fan de King, que j’ai découvert tardivement avec Holly, et j’ai dans ma PAL 22/11/63 que j’ai très envie de lire). Celui-ci est sur ma WL depuis un moment … depuis aussi longtemps qu’il a été dans ta PAL …
    Merci Nath 😘

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