« Une main vers le ciel » – Jean-Christophe Boccou

Un avis de Dominique

Khieu Saran a 17 ans le jour où les Khmers rouges déferlent sur Phnom Penh pour « libérer » le peuple cambodgien. La joie de courte durée va basculer dans l’horreur. Khieu découvre les camps de rééducation, la torture et l’extermination avant d`être forcé de devenir à son tour un bourreau du régime de Pol Pot. Après avoir échappé à l`enfer, Khieu est aujourd`hui juge d’instruction auprès d`un tribunal pénal international dont la mission est de traquer les anciens cadres du régime. Jusqu’au jour où il retrouve la trace de Vorn, son ancien tortionnaire. Accompagné de Sokha, sa fille adoptive, Khieu s’envole pour la France afin d`en finir avec les spectres du passé.

Actuellement, dans le domaine du noir, je recherche plutôt des voix singulières, c’est pourquoi je vous parle de ce roman.

Dans la première partie, nous sommes au Cambodge, au moment de la chute de Phnom Penh.

Je recontextualise à grands traits : Pendant cinq longues années, le Cambodge a connu une guerre civile, entre les partisans du gouvernement de Lon Nol (pro-américain) et la guérilla menée par les troupes communistes (Khmers rouges), soutenus par la Chine. Précisons que « khmer » signifie simplement cambodgien et « rouge » communiste. Les divers protagonistes de toutes ces horreurs ont dû énormément aux acteurs de la guerre froide.

Le 17 avril 1975, Phnom Penh, qui était bombardée et assiégée depuis de longs mois, tombe aux mains des combattants Khmers rouges. La République khmère de Lon Nol s’effondre, les vainqueurs créent le Kampuchéa démocratique. La population de la capitale, d’abord soulagée de voir la fin des combats, a déchanté dans les heures qui ont suivi.

En effet, sous prétexte de bombardements américains imminents, les troupes des Khmers rouges ont évacué de force les habitants des villes.

Une partie de leur idéologie consistait en une collectivisation forcée, une glorification de la paysannerie traditionnelle au détriment du prolétariat urbain et surtout, de tous ceux qui étaient perçus comme des « intellectuels » (professeurs, médecins, commerçants …).

Les campagnes, où ont été déportées les populations des villes, ont vite été submergées. La famine était terrifiante, ainsi que les exactions des dirigeants locaux Khmers rouges, laissés totalement libres d’exercer leur violence, voire encouragés par l’Angkar (les dirigeants du régime). Outre les citadins, les intellectuels, les cibles des violences ont aussi été les religieux, les minorités ethniques (Vietnamiens, Chams musulmans, …).

On estime qu’environ 2 millions de Cambodgiens ont péri en 4 années de ce régime, avant que l’invasion du Cambodge par le Vietnam ne mette fin à l’emprise de ce mouvement, qui tombe le 25 décembre 1978.

Toutefois, après la fin de la domination Khmer rouge sur le pays, il n’y a guère eu de condamnations des auteurs de ces atrocités. Quelques dirigeants ont été poursuivis, mais peu de cadres « intermédiaires », au nom de la réconciliation nationale. Et certains dignitaires ont réussi à se « recaser » dans les gouvernements ultérieurs. Et les troupes Khmers rouges ont continué à mener une guérilla dans les campagnes jusqu’en 1999, soutenus entre autres par … les Etats-Unis. Pour contrer le Vietnam sous influence des Soviétiques. Des chambres extraordinaires destinées à juger les dirigeants Khmers rouges ne seront érigées qu’en 2004 et les premiers procès auront lieu en 2009.

Revenons donc à notre roman, après ce bref topo historique. La première partie, la plus puissante à mon sens, décrit l’existence d’un jeune homme, Khieu, qui vit la prise de Phnom Penh par les Khmers rouges, la déportation des citadins dans les campagnes et l’enfer de la vie quotidienne aux mains des milices en place. Ce récit est poignant et très proche de ceux que j’ai entendus de la bouche de survivants. L’auteur a là réussi à raconter l’indicible de façon émouvante. J’ai également beaucoup aimé le bond dans le temps et le moment où Khieu, devenu juge, est en proie à la frustration de constater qu’il lui est quasiment impossible d’obtenir que justice soit rendue ; les magouilles politiques lui mettent bien trop de bâtons dans les roues.

J’ai moins adhéré à la partie où l’on décrit l’action de Sokha, parce que, d’une fiction historique qui me touchait beaucoup, nous sommes passés à un roman plus « action » et le changement de genre, peut-être davantage susceptible de plaire au public actuel, m’a un peu sortie de l’ambiance que j’avais aimée.

Je salue toutefois l’initiative de l’auteur de rappeler à notre mémoire, en ces temps troublés, la tragédie vécue par le Cambodge, certes loin de nos yeux, certes dans un passé que de moins en moins de personnes ont connu, mais qui nous rappelle à quel point des idéologues pervers formés parfois par nous-mêmes (Pol Pot, de son vrai nom Saloth Sâr, a étudié en France), soutenus par des superpuissances manipulatrices, peuvent entraîner leur pays dans une spirale d’atrocités. Nous oublions bien trop vite le passé et ses leçons. Et j’aimerais vraiment que beaucoup d’auteurs développent de semblables sujets qui pointent une lumière vers un passé, qui semble nous revenir à toute allure, sous une forme à peine différente.

Un roman, donc, qui n’a pas tout à fait été un coup de cœur, mais qui me semble important et que je souhaite mettre un peu en évidence.

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