« Elle le mangerait » – Nicolas Robin

Lu en : Octobre 2026

Un avis de Nath !

Personne ne sera surpris d’apprendre que je ne suis vraiment pas, mais alors pas du tout, intéressée par les livres qui parlent d’amour…

Et pour être tout à fait honnête, j’avais entendu parler de ce roman autant par des gens convaincus que par d’autres, qui le furent moins ! J’ai donc choisi de céder à ma légendaire curiosité et décidé de me faire mon propre avis.

Ce qu’il y a de bien quand on entre dans un roman avec peu d’attentes, c’est qu’on finit par se laisser tout simplement porter !

Oui, je savais que j’allais assister aux élucubrations d’une érotomane qui pousse à fond son obsession. De fait, dès les premières lignes, Frédérique, la « grande Frédé », asperge à la chevelure rousse flamboyante, se voit défendue lors d’une altercation dans la rue par Gabriel, un quidam parmi tant d’autres qui n’a rien fait d’autre que défendre son prochain, et n’aurait pas agi différemment s’il s’était agi d’un octogénaire, d’un gosse ou de n’importe quelle autre femme.

Mais lorsque l’on souffre d’érotomanie, tout devient preuve d’amour, et cet événement est, pour la grande Frédé, la preuve indiscutable que Gabriel vient de tomber éperdument amoureux d’elle !

Je peux vous dire que c’est un coup à vous décourager d’être gentil, car une fois qu’il a mis la main dans l’engrenage, le pauvre Gabriel va amèrement regretter son geste pourtant si anodin.

Et la suite de l’histoire ne sera qu’une succession d’interprétations : il me fuit ? Il est timide ! Il ne m’écrit pas ? Sa sœur le contrôle ! Pour Frédérique, tout prend immédiatement une dimension sentimentale, et ce décalage va nourrir tout le récit, mais ce « tout » est décrit par l’auteur avec une forme d’humour grinçant. Les pensées de l’héroïne sont tellement décalées qu’elles en deviennent pathétiques, et la manière dont l’auteur les narre prête vraiment à sourire, même si, derrière la satire, on sent poindre le malaise et le glissement vers un irrémédiable drame.

Frédérique n’est rien d’autre qu’une femme (certes, méchamment dérangée) qui voudrait enfin compter après de longues années de complexes, liés notamment à sa taille et aux comparaisons avec sa sœur. Et elle est suivie par un psy, la grande Frédé, alors si le psy avalise sa toute nouvelle histoire avec Gabriel, c’est bien qu’elle est vraie, non ? Car la grande Frédé est dotée d’une logique intérieure qui résiste à toutes les contradictions.

Bon, bien sûr, il y a sa voisine, Marie-Jo, vieille célibataire endurcie, qui tente de lui rappeler que les mecs, c’est « tous les mêmes » (entendez : des connards !). Mais elle le sent, la grande Frédé, Gabriel est son prince, le futur père de ses enfants, et ça tombe bien, parce qu’elle a l’horloge (biologique) qui frétille, la Frédé ! Pas question de finir aigrie comme Marie-Jo !

L’utilisation de la troisième personne ne nous prive pas d’une vraie proximité intérieure avec l’héroïne, et le lecteur se retrouve au plus près de ses raisonnements, de ses désirs et de ses justifications, tandis que ce point de vue nous permet de percevoir la distance entre ce qu’elle croit vivre et ce que la scène laisse comprendre.

C’est souvent grotesque, disproportionné, allant jusqu’à nous présenter des situations triviales investies d’une importance absurde pour une femme qui vit dans une réalité parallèle irrémédiablement déformée par ses désirs.

On n’a qu’un écho très limité de la manière dont Gabriel et son entourage vivent l’obsession de la grande Frédé, mais malgré tout, ce qu’ils ressentent est évidemment implicite. Et pour avoir vécu de longs mois à surveiller avec angoisse mon rétroviseur, je peux vous dire que je n’ai pas vraiment eu besoin de plus de mots pour comprendre.

La narration est vive et directe, volontiers mordante, mais évidemment, difficile de ressentir un vrai suspense autre que : jusqu’où cette obsession mènera-t-elle nos protagonistes ?

Certes, la mécanique est répétitive. Fondamentalement, on pourrait penser qu’il ne s’agit que d’une succession de délires d’une femme psychologiquement instable. Forte de cette conviction, j’ai choisi d’accorder plus d’importance à la forme qu’au fond, et j’ai finalement passé un bon moment dramatico-satirique (mot tout droit sorti de l’édition 2026 du petit Nath illustré) et suivi avec autant d’exaspération que de stupéfaction les méandres du cerveau malade d’une femme qui, du reste, était en grande détresse psychologique.

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