« L’oiseau bleu d’Erzeroum » – Ian Manook

Lu en : Janvier 2022

L'oiseau bleu d'Erzeroum  par Manook

Enfant et adolescente, certaines grandes guerres me passionnaient, parce qu’elles avaient pour origine une injustice qui faisait déjà à l’époque bondir ma fibre humaniste. Vers l’âge de 6 ans, c’est la guerre de Sécession qui me tourmentait, ainsi que toute la tragique histoire de la population afro-américaine. Dans la prime adolescence, c’est de la Shoah que j’ai tout étudié. En grandissant, j’ai cessé de creuser autour de ces grands conflits et c’est donc souvent au travers de mes lectures que j’en ai appris plus sur ces guerres qui peuplaient les images des journaux télévisés. Mais ce que Ian Manook nous narre ici, je n’en avais aucune idée, parce que mes livres d’écoles ne l’ont jamais évoqué ! Peut-être que cette période était trop remplie de la première guerre, dont on nous parlait chaque année avec à la clé le contrôle qui nous demandait de réciter la liste des alliés et des opposants, de nous rappeler la forêt de Compiègne… Pendant ces temps-là, pourtant, en 1915, l’Empire ottoman organisait la déportation des chrétiens Arméniens à grand renfort de violence. Des familles entières étaient dépossédées avant d’être décimées, et les rares survivants usaient leurs dernières forces lors des marches forcées en plein désert.

Pour nous expliquer tout cela, Ian Manook s’est appuyé à la fois sur son histoire familiale (celle d’Araxie, la grand-mère de l’auteur) et sur son talent d’écrivain. La plongée au cœur de l’enfer se fait dès les premières lignes. Cet enfer, il va devenir le quotidien d’Araxie, 10 ans, et de sa petite sœur Haïganouch, 6 ans. Les premières pages, difficilement supportables, nous narrent la violence qui les prive de leur mère, puis ensuite celle qui les entraîne dans une marche sans fin où l’issue probable est la mort, qui a déjà cueilli ce qu’il leur restait de famille. Le récit est inhumain et insoutenable, et pourtant, dans l’obscurité (que reflète si bien la cécité d’Haïganouch), Araxie et sa petite sœur pourront compter sur une faible lueur d’espoir. Ainsi échappent-elles à une mort certaine en devenant les esclaves de la petite Assina, à peine plus âgée qu’elles, qui sera bientôt mariée à un riche et cruel commerçant d’Alep. Cette première partie est d’une rare violence, mais par ses mots, l’écrivain entretient ainsi le devoir de mémoire, et même plus, en fait : le devoir de savoir, car cette sombre période me semble bien trop méconnue !

Mais s’agissant d’une saga familiale romancée, dans laquelle l’auteur mêlera à la fois les souvenirs de ses grands-parents, ceux d’autres arméniens et ses talents de conteur pour combler les « trous », d’autres personnages vont venir hameçonner nos cœurs : Haïgaz et Agop, deux jeunes fedaïs qui tentent de défendre leur liberté et leurs convictions du mieux qu’ils peuvent, le soldat turc dont les yeux sont trop pleins de la barbarie de ses frères d’armes, Christopher, l' »Américain » idéaliste qui aimerait tellement sauver le monde ; il y aura même des russes pour nous arracher des larmes ! Sans colère aucune, l’auteur nous a offert une histoire de celles qui marquent au fer rouge et pour toujours le cœur et l’âme des lecteurs. Plus d’une fois, ma vue s’est brouillée, et plus d’une fois, aussi, j’ai souri tendrement avec l’envie de protéger ces personnages. Mention spéciale à mon préféré, Agop, qui menacerait certainement de me tuer s’il apprenait quels doux sentiments il m’inspire !

Une ode à la vie et à la liberté, payées au prix le plus fort et le plus ignoble, voilà la promesse que contient cet incroyable roman qui, à coup sûr, restera parmi mes lectures les plus inoubliables !

Extrait :

 » (…)

– Depuis combien de temps Archambaud est-il mort exactement ? demande-t-il à l’oreille d’Haïgaz quand ils sont sortis.

– Pourquoi ? s’amuse ce dernier. Tu la crois en quarantaine ? Si elle est contagieuse, alors tu es contaminé, mon pauvre Agop. Tu l’as tellement caressée des yeux qu’elle doit en avoir la poitrine froissée.

– Tu répètes ça à quiconque, et je te tue.

– Agop, tu m’as déjà tué cent fois !

– Oui, mais cette fois je te tue jusqu’à ce que tu sois mort !

(…) »

8 réflexions sur “« L’oiseau bleu d’Erzeroum » – Ian Manook

    1. Moi, c’était mon premier, donc pas d’a priori… et ma binômette n’a jamais pu dépasser la partie de la marché forcée… j’avoue que c’est dur et qu’il faut s’accrocher, mais sinon, il y a tout l’amour de l’auteur pour ses ancêtres et pour le peuple arménien dans ces lignes et ça touche au cœur très profondément…

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