« Le Crépuscule de la Veuve Blanche » – Cyril Carrère

Lu en : Octobre 2025

Quel plaisir de retrouver la cellule Sakura, avec Hayato Ishida et Noémie Legrand ! Deux personnages qu’on retrouve comme de vieux amis (on s’en souvient ici).
Chacun traîne ses fractures, ses fêlures, et un tempérament pas toujours compatible avec la rigueur japonaise… mais diablement efficace quand il s’agit d’élucider les enquêtes les plus tordues !

Noémie élève toujours seule sa fille, au grand dam de sa mère.
Hayato, lui, reste égal à lui-même : obsédé par les disparitions… et par tout ce qui se mange ! Un flic qui carbure autant au riz qu’à l’intuition, capable d’enchaîner les déductions brillantes entre deux bouchées…

Lorsqu’un détective privé de renom, Junichi Kudo, disparaît volontairement, c’est tout un pan du Japon qui se dévoile : celui des « évaporés », ces hommes et femmes qui décident un jour d’abandonner leur vie.
Là-bas, disparaître n’est pas un crime : la police ne s’en mêle pas, et certains en ont même fait un business. Une simple perte d’honneur (un échec à un examen, une dette, un scandale, …) peut pousser quelqu’un à tout quitter. Et croyez-moi, la notion d’honneur ne veut pas dire la même chose de ce côté-là du globe que chez nous !

Mais Junichi Kudo, lui, n’est pas n’importe qui ! Son métier, c’est justement de retrouver les disparus. Alors, pourquoi choisir de s’évaporer ?
Peut-être parce qu’il a, des années plus tôt, perdu la femme qu’il aimait des mains d’une tueuse sanguinaire surnommée la Veuve Blanche… morte opportunément juste avant son arrestation !
Sauf qu’un jour, un youtubeur passionné exhume l’affaire et, dans les commentaires, une phrase sème le doute chez Junichi : et si la Veuve Blanche n’était pas morte ?

À partir de là, Cyril Carrère nous entraîne dans un Japon à double face, entre hypermodernité et traditions étouffantes, où la honte peut tuer plus sûrement qu’un couteau. Ce qu’il fait du concept d’honneur et de la manière japonaise d’affronter la faute ou le deuil pourra surprendre, voire déranger, notre moralité d’Occidentaux. Moi la première, j’ai tiqué, fâchée après moi-même des sentiments que m’inspirait la Veuve Blanche. Mais c’est là toute la force de l’auteur : il ne cherche pas à nous ménager. Il refuse d’édulcorer ou de trahir la culture de son pays d’adoption, quitte à s’exposer à notre incompréhension culturelle.

Et ça, c’est courageux.
Cyril Carrère ne se contente pas d’écrire : il explore, il documente, il s’imprègne. Ses recherches sont fouillées, son respect pour le Japon palpable, et son envie de justesse sincère. On sent le regard de celui qui vit sur place, l’expatrié qui connaît les codes mais garde la distance du témoin. Il n’a pas ménagé sa peine, jusqu’à faire relire son texte par des experts, histoire d’éviter la moindre fausse note.

Les personnages sont à la hauteur de cette vision : Noémie, qui comprend la culture sans jamais vraiment l’habiter, devient ce miroir du lecteur occidental, partagé entre fascination et incompréhension. Hayato, lui, incarne ce Japon moderne, écartelé entre le devoir et le doute. Quant à Junichi Kudo et à son équipe de privés, ils apportent un souffle nouveau à la dynamique, et j’espère secrètement les revoir dans d’autres aventures. Tous, à leur manière, portent cette même tension entre la rigueur du monde extérieur et la déflagration intérieure des émotions contenues.

L’écriture de Cyril est au diapason de cette dualité. Pas d’esbroufe narrative : le Japon qu’il dépeint n’a rien de la carte postale. C’est un pays de non-dits, d’apparences trompeuses, où la beauté cohabite avec la cruauté du regard social. Et s’il économise parfois les mots, ce n’est jamais au détriment de la tension — bien au contraire, elle monte lentement, inexorablement.

Tout l’intérêt du roman réside dans cet équilibre précaire entre fidélité culturelle et regard universel.
En refusant la facilité, Cyril Carrère signe une œuvre à la fois rigoureuse et sensible, lucide et profondément humaine.
Et franchement, ça fait du bien de lire un auteur qui ose être juste plutôt que consensuel !

28 réflexions sur “« Le Crépuscule de la Veuve Blanche » – Cyril Carrère

    1. Bonjour, je pense que c’est possible mais vous perdriez l’évolution des personnages récurrents (et leurs enjeux respectifs), ainsi que la « connexion » au thème de la disparition volontaire (je ne peux pas en dire davantage). Je pense que l’expérience serait complète en lisant d’abord « La Colère d’Izanagi ».

      Il n’existe aucune fiction sur ce thème hormis « les évaporés » de Thomas B. Reverdy (paru il y a environ 10-12 ans). Sinon, en effet, côté documentaire, il y a l’oeuvre de Léna Mauger qui vaut le détour. Mais elle se concentre (et c’est là la force de son livre :)) sur les évaporés eux-mêmes.

      Dans le Crépuscule de la Veuve blanche, j’aborde également cet aspect, mais aussi et surtout celui, méconnu, du business de la disparition volontaire, en fournissant des informations inédites, issues de recherches menées sur le terrain et de collaborations avec des experts ici, au Japon.

      Si vous vous lancez, je vous souhaite bonne lecture 🙂

      Cyril

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      1. Merci d’avoir pris le temps de me répondre. Je ferai donc preuve d’un peu de cette patience qui me manque souvent et lirai La Colère d’Izanagi avant ce roman.
        J’avais beaucoup aimé le documentaire de Léna Mauger qui m’avait permis de découvrir ce phénomène de disparition volontaire, son ampleur, l’omertà autour… L’ajout des photos avait rendu la lecture encore plus immersive et saisissante.

        Aimé par 2 personnes

    2. Alors je pense que niveau enquête, pas de soucis, tu peux le lire indépendamment. Mais pour comprendre les motivations de Hayato et pour l’attachement aux personnages (et aussi pour t’éviter un petit spoil si tu décides de lire le premier plus tard), j’ai quand même tendance à te conseiller de lire la colère d’Izanagi avant. Et puis il est excellent, ce bouquin aussi 😉

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