« D’où personne ne revient » – Clarence Pitz

Lu en : Mars 2026

J’ai été assez surprise d’apprendre qu’il existait encore, aujourd’hui, des endroits sur Terre où il est strictement interdit de s’aventurer. L’île de North Sentinel, au beau milieu de l’océan Indien, en fait partie. S’en approcher est non seulement dangereux, mais surtout formellement interdit. Aucune loi ne viendra vous protéger si vous décidez malgré tout d’y poser le pied (et si toutefois vous y survivez). Pire encore, vous serez poursuivi. Les Sentinelles comptent parmi les derniers peuples dits “non contactés” au monde, et toute tentative d’approche se solde généralement de la même manière : sous une pluie de flèches mortelles.

Et pourtant, Marie a tenté sa chance, et avec elle, son fiancé Enguerrant, son frère Louis et un guide, Takulu. Ce dernier appartient à l’ethnie des Jarawas. Eux aussi cherchent à préserver leur mode de vie sur les îles Andaman, mais, contrairement aux Sentinelles, ils subissent de plein fouet l’expansion du monde moderne. Leur territoire est désormais traversé par une route, et certains abrutis peu scrupuleux n’ont rien trouvé de mieux que d’organiser des safaris illégaux pour les épier comme de vulgaires animaux.

De ce voyage, seule Marie sortira vivante. À son réveil à l’hôpital, elle se découvre menottée. Tenter d’approcher l’île, et pire encore d’en ramener des algues, est considéré par l’État indien comme du braconnage. Marie va devoir s’expliquer.

Pourtant, Marie n’est pas une aventurière en quête de sensations fortes, mais une jeune femme à la recherche d’un moyen de soulager sa douleur. Atteinte d’algie vasculaire, sa vie est un enfer depuis l’enfance. Fille de l’une des plus grandes fortunes de Belgique, dont une partie est liée à des activités en Inde, elle a grandi dans un confort matériel où rien ne manquait, sauf peut-être ce dont un enfant a vraiment besoin pour grandir : l’amour et le soutien de ses parents.
Entre gamine riche qui utilise l’argent comme réponse à chaque besoin et jeune femme fracassée par une vie de douleur, Marie est un personnage à la fois exaspérant et touchant.

Son histoire, elle va devoir la raconter à Rohan, policier indien et ardent défenseur du respect des peuples autochtones, ainsi qu’à Parvadhî, chargée de la défendre.
Et tandis que Marie et sa logique occidentale se confrontent à la réalité locale, l’autrice nous propose de découvrir qui sont vraiment Rohan et Parvadhî : le premier, proche de Takulu, et la seconde, dont l’histoire et la chair portent encore la marque du tueur à la torche…

Et pendant ce temps, la police belge, chargée de prévenir la famille de Marie et Louis, fait une découverte qui ajoute au mystère. L’autrice tisse ainsi une autre ligne narrative en Belgique, avec Anouk et Thomas, chargés de comprendre ce qui s’est réellement joué derrière ce voyage. Une enquête plus classique en apparence, mais qui vient peu à peu éclairer les zones d’ombre, combler les silences et mettre en perspective le récit de Marie. Ce double regard, entre terrain lointain et investigation locale, renforce la tension et donne au roman une profondeur supplémentaire, où chaque pièce finit par trouver sa place.

Car oui, l’intrigue est un puzzle complexe qu’il ne sert à rien de vouloir assembler trop vite. Il faut accepter d’avoir entre les mains des pièces dont on ne sait d’abord que faire, d’autant que le roman repose sur de nombreux allers-retours dans le temps, qui demandent de rester attentif pour en saisir toute la portée. Mais cet apparent éclatement du récit n’est jamais gratuit, et tout finit par s’imbriquer avec précision… au moment où l’autrice décide de lever le voile.

Certaines frontières ne se franchissent pas sans conséquences, et cette notion, Clarence Pitz va la décliner de plusieurs manières : il y a les frontières géographiques, que l’on force en dépit des lois, celles d’un corps qui ne répond plus qu’à la douleur, celles, plus tenaces encore, d’une mémoire qui ne s’efface jamais vraiment… et celles aussi des convictions, entre idéalisme, devoir et réalité du terrain.

L’écriture de Clarence Pitz propose une véritable immersion. Riche, sensorielle, elle nous transporte en Inde avec une facilité déconcertante. On y est, ça sent le curry, et l’on se surprend à avoir envie de samosas au détour d’une page, et pourtant je n’y ai jamais goûté !
Et puis, en contraste, les passages au Zoute apportent une légèreté très belge, presque familière, qui offre au lecteur de véritables respirations au cœur d’un récit pourtant chargé, tout comme les interventions (savoureuses), d’une certaine mamie Balcon.

En nous plongeant dans un thriller dynamique qui respecte les codes de rythme, de tension et de révélations, Clarence Pitz ne sacrifie pourtant jamais l’humanité qui caractérise sa plume.
L’ensemble donne un roman dense, qui remet les pendules à l’heure sur ce qu’endurent les personnes atteintes d’un mal invisible, trop souvent minimisé, d’autant plus vite balayé lorsqu’il concerne quelqu’un que l’on juge trop riche pour vraiment souffrir, mais aussi sur cette curiosité malsaine qui pousse à tout voir, tout visiter, au mépris de peuples qui ne demandent qu’une chose : que, face à l’immensité du monde, on respecte leur petit coin de liberté.

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