Lu en : Mars 2026

En préparant ma venue aux Quais du Polar, j’ai eu la chance d’être invitée par les éditeurs de Catherine Ryan Howard (L’Archipel et Pocket) à partager, avec un nombre restreint de lecteurs, un petit déjeuner avec l’autrice. Mais, n’ayant jamais lu cette dernière, je ne me voyais pas débarquer sans la moindre idée de qui elle était ni de ce que cachait son univers. J’ai donc immédiatement acheté Le Courant d’air, sans même jeter un œil au résumé. (J’ai fait pareil ensuite avec 56 jours, mais nous y reviendrons 😉)
Ce qui frappe d’emblée avec Le Courant d’air, c’est sa structure, qui sort très clairement des sentiers battus et qui, dès les premières pages, installe une mécanique aussi déroutante qu’efficace. Ici, pas d’enquête à la recherche d’un coupable, mais bien un duel atypique entre deux personnages que tout oppose : la victime et le bourreau.
On suit un homme, Jim Doyle, agent de sécurité dans un supermarché. Jim cache un lourd secret, car, des années auparavant, il était un tueur en série particulièrement violent, jamais arrêté, jamais identifié. Il vit aujourd’hui une existence parfaitement ordinaire, presque banale, dans laquelle rien ne semble trahir ce qu’il a été. Jusqu’au moment où, dans les allées du magasin où il est employé, il aperçoit entre les mains d’une cliente un livre dont le titre, Le Courant d’air, correspond précisément au surnom que la police et les médias lui avaient attribué à l’époque où il sévissait.
La situation devient encore plus troublante, et même profondément inquiétante pour lui, lorsqu’il découvre que l’autrice de ce livre n’est autre qu’Eve Black, seule survivante d’une famille que le Courant d’air a massacrée vingt ans plus tôt. D’emblée, l’autrice (la vraie !) installe une tension latente dans les questionnements de Jim : pourquoi écrire ce livre, pourquoi maintenant, et surtout, que sait-elle réellement ? Jim va donc plonger dans le livre…
À partir de là, le récit déploie une construction particulièrement intéressante sous la forme d’une mise en abyme très maîtrisée, puisqu’on alterne entre les souvenirs du tueur, le récit de ses crimes passés et le contenu même du livre écrit par la jeune femme, que Jim découvre petit à petit, avec en plus un travail éditorial soigné, qui va jusqu’à modifier la présentation des pages pour nous donner véritablement l’illusion de lire le récit d’Eve Black.
Le lecteur découvre ainsi les passages où Jim lit, ceux où Jim se souvient, mais également ceux où Jim vit, nous donnant accès à son quotidien d’époux et de père. Glaçant.
Eve Black, elle, joue avec la perception de son lecteur, car, très rapidement, un décalage apparaît entre ce que le tueur sait de ses propres actes et ce que le livre semble en dire, ouvrant ainsi un espace de doute permanent où l’on ne sait plus très bien qui dit vrai, qui manipule, ni même si l’on assiste à une tentative de reconstruction, à un piège, ou à une stratégie de protection.
Catherine Ryan Howard exploite ici de manière très fine le thème du voyeurisme du quotidien, en nous plaçant, nous lecteurs, dans une position très inconfortable où l’on observe, où l’on interprète, où l’on croit comprendre, alors même que tout repose sur des points de vue partiels et fragmentés, et donc nécessairement incomplets, ce qui vient interroger directement notre rapport à la vérité et à la manière dont nous construisons nos certitudes.
Le livre aborde également, de façon assez dérangeante, l’idée que le monstre peut être parfaitement ordinaire, puisque cet homme n’est plus qu’un individu parmi d’autres, avec un travail, une routine, une vie sans aspérités apparentes, et c’est précisément cette banalité qui crée le malaise, en brouillant les repères habituels entre normalité et danger.
En parallèle, le personnage d’Eve incarne une forme de résilience qui passe par l’écriture. Pour nous, lecteurs, tout comme pour Jim, la question sous-jacente du récit reste cependant la même : pourquoi ? Un récit cathartique ? Jim n’y croit pas, et il est bien placé pour savoir que certains des souvenirs qu’Eve a couchés sur papier sont teintés de mensonges.
Il ne s’agit pas ici d’un thriller d’action, mais bien d’un thriller d’observation, où les informations sont distillées avec une précision presque clinique. La tension narrative repose sur cette dynamique silencieuse entre un homme qui cherche à comprendre jusqu’où il est exposé, et une femme qui semble avoir décidé de reprendre le contrôle du récit.
On se retrouve ainsi face à une intrigue complètement atypique (et j’apprendrai d’ailleurs durant le déjeuner qu’il s’agit presque d’une signature de l’autrice qui aime sortir des moules narratifs classiques), construite autour des deux points de vue radicalement opposés de la victime et du bourreau, entre lesquels se glisse un espace trouble fait de mémoire, de perception et de manipulation, qui vient constamment déstabiliser le lecteur.
Le Courant d’air s’impose donc comme un roman psychologique exigeant et déroutant, qui ne cherche pas à impressionner par des effets spectaculaires, mais qui s’installe progressivement dans l’esprit du lecteur pour mieux le ferrer. Sa force réside dans sa construction et son originalité, et il se dévore en quelques heures, parce que si le lecteur sait déjà qui et pourquoi, il ne peut s’empêcher de se demander comment tout cela peut bien finir, ce qui rend l’histoire particulièrement difficile à lâcher !