Lu en : Mai 2026
Un avis de Nath !

Angelina Delcroix n’a plus rien à prouver à personne : elle occupe aujourd’hui une place incontournable sur la scène du noir francophone. Ses romans frappent avec la précision d’un uppercut porté au foie… mais derrière la brutalité du choc, il y a toujours cette humanité bouleversante, cette écriture profondément sensible qui vient déposer comme un baume apaisant sur les blessures qu’elle vient pourtant elle-même d’ouvrir !
Dans La fabrique du mal, Angelina Delcroix s’attaque au phénomène des « shooteurs », ces adolescents recrutés par les réseaux criminels pour exécuter des contrats. Des gamins à qui l’on colle une arme entre les mains avec une mission simple : tuer. À la clé ? De l’argent, la promesse d’échapper à la misère sociale… mais surtout, et c’est peut-être le plus important pour eux, ce sentiment nouveau d’appartenance après une vie entière passée à encaisser humiliations, rejet et invisibilité.
Avec la maîtrise qu’on lui connaît, Angelina Delcroix braque les projecteurs sur une réalité d’une violence sidérante. Mais elle ne se contente jamais d’un regard unique : le lecteur devient tour à tour ce policier qui tente de comprendre cette déferlante de violence gratuite, cet éducateur de rue qui voudrait sauver tous les jeunes qu’il croise et qui vacille chaque fois que l’un d’eux se perd, cette mère épuisée qui travaille jour et nuit pour offrir un avenir à son enfant et qui se demande à quel moment tout lui a échappé… puis enfin ce gamin persuadé d’avoir trouvé la voie vers une vie meilleure.
Il n’y a pas de doute : Angelina Delcroix sait cogner fort ! Elle n’a jamais peur d’être explicite et, lorsqu’elle jette Oscan, quinze ans, dans l’arène du narcotrafic marseillais, arme au poing, le choc est frontal. Tout juste sorti de l’innocence de l’enfance, le voilà devenu un véritable automate du crime… Et pendant ce temps, les flics sont confrontés à la découverte de cadavres mutilés post-mortem…
Sous couvert de divertissement, les mots de l’autrice résonnent comme un avertissement : la mécanique destructrice des réseaux criminels n’a pas de limite et tous les moyens sont bons pour étendre leur pouvoir.
Et si le roman frappe autant, c’est aussi parce qu’il repose sur une galerie de personnages d’un réalisme saisissant : une psychocriminologue à la voix de fillette, un éducateur spécialisé investi corps et âme, des policiers dépassés par un phénomène devenu incontrôlable, un journaliste idéaliste, des narcotrafiquants sans scrupule… Angelina Delcroix compose une mosaïque humaine terriblement crédible. Chacun existe pleinement, avec ces détails qui leur donnent une véritable épaisseur. Une nouvelle fois, l’autrice démontre son talent pour provoquer la réflexion sans jamais sacrifier l’efficacité romanesque !
Plus qu’un simple polar, La fabrique du mal nous plonge dans les rouages du crime organisé avec une précision glaçante. Et c’est justement cet ancrage réaliste que j’ai préféré. Vu de l’extérieur, il est difficile de comprendre comment ces systèmes se mettent en place, comment ils piègent des adolescents jusqu’à leur faire croire qu’une arme peut remplacer un cahier et offrir un avenir. Le roman apporte des éléments de réponse sans jamais tomber dans le discours démonstratif.
Quand le polar s’empare d’un véritable sujet de société avec subtilité et intelligence, j’adhère totalement. Et Angelina Delcroix le fait ici avec un talent indéniable !