« America[s] » – Ludovic Manchette & Christian Niemiec

Lu en : Avril 2026

Un avis de Nath !

J’ai goûté à la plume du fameux duo Manchette-Niemiec et, rapidement, j’ai eu envie d’en reprendre une dose ! Accompagnée de mon acolyte Dominique en LC, l’héroïne d’America[s] nous a pris par la main et nous a assises avec elle sur les banquettes des voitures qui l’ont menée au bout de son voyage…

Son voyage, c’est le rêve américain… et sa désillusion !

Amy est sans nouvelles de sa grande sœur depuis un an. Tout ce qu’elle sait, c’est que Bonnie a décidé de quitter son trou pour devenir playmate. S’il n’y avait eu que le départ de sa grande sœur, Amy aurait pu continuer à vivre avec ce manque-là… Mais il y a eu Sandy, sa meilleure amie, qui a perdu la vie sous ses yeux… Délaissée par des parents qui n’ont de parents que le nom, la gamine prend alors une décision folle : traverser le pays en stop pour rejoindre sa sœur !

Au gré des rencontres qu’Amy fera durant ce voyage, le roman interroge cette idée d’ « Amérique des possibles” à travers des personnages qui traversent le pays des rêves plein la tête : devenir quelqu’un, démarrer une nouvelle vie, trouver une place, échapper au quotidien… Mais derrière les grands espaces et les fantasmes hollywoodiens, les auteurs montrent surtout une Amérique dure, violente, inégalitaire, où beaucoup se perdent en route.

Ce road-trip n’est donc pas seulement géographique, puisque chacun cherche aussi à devenir quelqu’un d’autre ou à comprendre qui il est vraiment. Il y a une véritable dimension initiatique dans le récit.

Le roman questionne aussi beaucoup la manière dont les femmes sont regardées, utilisées, idéalisées ou écrasées par certains fantasmes américains. Sans lourdeur ni cynisme, bien au contraire, les auteurs nous dessinent l’image de la femme face à cette Amérique masculine et prédatrice des années 70.

Pour Amy, l’absence devient un moteur émotionnel très fort. Bonnie puis Sandy disparaissent, et c’est une sorte de métaphore du rêve américain qui nous a tous un jour fascinés. Jusqu’à ce que nous comprenions que, plutôt que de courir après une chimère, il était urgent de vivre…

Avec ses yeux d’enfant, c’est aussi l’Amérique des laissés-pour-compte qu’on observe : les paumés, les rêveurs, les cassés, les anonymes croisés sur les routes qui deviendront, pour Amy, autant de merveilleux souvenirs. Offrir ce voyage dangereux à cette gamine un brin naïve, c’est confronter l’innocence à la brutalité du monde.

Il y a quelque chose de très fort dans ce regard porté sur l’adolescence : Amy découvre progressivement que le monde adulte ment, manipule, abandonne et va parfois jusqu’à détruire…

Comme souvent dans les récits de route, les liens qui se créent en chemin deviennent parfois plus forts que ceux du sang. Les rencontres façonnent les personnages. Et les auteurs construisent les rencontres d’Amy autour de figures emblématiques de l’époque avec une idée absolument géniale : jouer constamment avec le “et si ?”. Par exemple : et si cette auto-stoppeuse qui avait inspiré une chanson à Bruce Springsteen était notre Amy ? Chaque rencontre est imaginée comme un moment que les faits réels ne pourraient pas venir démentir, et cela rend le voyage encore plus beau.

La puissance narrative des auteurs reste leur principal atout, car j’ai avalé les kilomètres avec Amy (et Dominique !) dans une bal(l)ade empreinte de nostalgie. Ensemble, nous avons laissé Amy courir vers son Amérique fantasmée… et nous ne lui avons pas lâché la main lorsqu’elle a fini par rencontrer l’Amérique réelle.

Sauf que, finalement, à bien y regarder, c’est Amy qui nous tenait la main. Avec ses convictions et son innocence en étendard, elle nous a guidées dans ce doux conte aux accents de bitume, et j’ai adoré la traversée !

À l’instar de ma compagne de lecture commune, Dominique, c’est le « Va où tu es aimée » que je garderai précieusement au fond de mon cœur de lectrice…

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