« Yesteryear » – Caro Claire Burke

Un avis de Dominique

Yesteryear, « les temps jadis ». Ce roman n’est pas (encore ?) paru en français, mais le thème m’a semblé très intéressant. Patience n’est pas mon second prénom, je l’ai lu en anglais.

Le phénomène des tradwifes me sidère et m’horrifie, je me réjouissais sadiquement d’en voir une se débattre avec la réalité atroce du modèle qu’elle prône.

Natalie est une jeune femme intelligente et ambitieuse, quelque peu coincée par les préceptes transmis par son milieu et son éducation de jeune Blanche américaine endoctrinée par la religion et les valeurs conservatrices. Le sort de sa mère, qui s’est épuisée pour élever seule ses filles après la disparition du père, ne la tente guère, pas plus que celui de sa sœur aînée qui s’est mariée trop tôt avec son copain de lycée. Admise à Harvard grâce à son intelligence, elle réalise assez rapidement qu’elle sera toujours désavantagée dans le milieu du travail, parce que femme.

Elle entrevoit une porte de salut en épousant le riche rejeton d’un éminent politicien conservateur. Mais Caleb est très loin d’être conforme au modèle du mâle stéréotypé des idées conservatrices.

À la recherche d’un projet de vie, voilà Natalie qui s’embarque dans l’acquisition d’une ferme, où Caleb pourra devenir un cow-boy, un mâle testostéroné (au moins en apparence) et elle pourra s’afficher comme une heureuse tradwife. Tout est dans l’image. Parce qu’hors champs, loin des photos et vidéos léchées d’instagram, il y a des nounous pour prendre soin des enfants qu’elle pond avec régularité (ça fait partie du décor), les travailleurs immigrés en situation irrégulière qui s’occupent des cultures et des animaux (Caleb n’est décidément pas bon à grand-chose), les pesticides utilisés en catimini, la boutique remplie d’objets « made in China ». Et une jeune productrice pour filmer à la perfection les images postées sur les réseaux sociaux.

Et un jour, voilà Natalie qui se retrouve, à son grand désarroi, projetée en 1850. Exit, la tradwife d’instagram, la voilà plongée dans la véritable existence des pionniers.

J’ai beaucoup aimé ce roman. Aucun des protagonistes adultes n’est attachant, et pourtant … je n’ai pu m’empêcher de ressentir une certaine empathie pour eux. Comme des insectes prisonniers d’une cloche de verre, ils se débattent avec un milieu, des conditions de vie, qui ne leur permettent aucunement de réaliser leur potentiel, de faire éclore le meilleur qui est en eux.

Natalie est intelligente, mais elle choisit de consacrer son existence à bâtir une image socialement valorisée, quel qu’en soit le coût. Elle ment à tout le monde, elle se ment également. Et elle se perd.

Caleb est confronté sans cesse à un modèle de mâle qui ne lui sied aucunement. Il aurait bien voulu devenir instituteur en maternelle, mais, quelle horreur, ce n’est pas un métier d’homme, voyons. Il échoue dans toutes les autres voies, et fait face, sans relâche, au mépris de sa femme, de son père, de ses frères. Il fuit dans une vie sur les réseaux sociaux, entre complotisme, masculinisme, survivalisme.

Tel est le coût du patriarcat.

Et les enfants, là-dedans… ils sont victimes, otages impuissants des dérives parentales.

C’est donc la chronique d’un naufrage inévitable, où des vies, basées sur le sable des apparences, s’effondreront lorsque le cours des événements sapera les fondations de l’édifice.

Le roman est une critique sociale, assez drôle (les dialogues intérieurs de Natalie sont hilarants), plutôt caustique du roman national que déroulent les milieux conservateurs américains, du miroir aux alouettes que constituent les réseaux sociaux où s’affichent des vies idéalisées et du prix que l’on paie à trop adhérer à des idéaux sociaux qui ne nous correspondent nullement.

C’est drôle, féroce, j’espère qu’un éditeur francophone s’en emparera pour le faire traduire. Un premier roman brillant.

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