« Tu sais qui » – Jakub Szamałek

Lu en : Août 2026

Un avis de Nath !

Cette année, j’ai découvert Jakub Szamalek grâce à la Foire du Livre de Bruxelles où j’ai eu la chance de l’y interviewer. La Station m’avait conquise ; discuter avec l’auteur et son traducteur, Kamil Barbarski, encore plus ! Alors, les ayant revus quelques jours plus tard aux Quais du Polar, j’ai décidé de me procurer le premier tome de la trilogie du dark net, paru en français en 2022 mais écrit en 2019.

La précision de date peut sembler sans objet, mais elle a son importance : en 2026, beaucoup de ce que l’auteur décrivait de la réalité de 2019 s’est encore aggravé. Sept ans plus tard, pourtant, je trouve le texte toujours aussi effrayant.

« Ceci n’est pas un roman de science-fiction.« , précise l’avant-propos. Le ton est donné.

Ryszard Buczek, alias Monsieur Pistache, est une célébrité. Dès lors, son décès dans un accident de la route touche tout le monde ! L’occasion, pour les journalistes, de s’appesantir sur la tragédie.

C’est ce que veut faire Julita Wójcick, jeune journaliste, d’autant que les circonstances de l’accident lui semblent floues, voire pas si accidentelles que ça ! Une aubaine pour la journaliste d’investigation qu’elle aimerait être, mais un sérieux dilemme pour la pauvre pigiste de Meganews qu’elle est en réalité. Meganews, c’est un média racoleur, dont le fond de commerce est le putaclic. Et voilà que, pour avoir le droit de continuer à s’y intéresser, Julita est forcée de transformer la mort et l’intimité de Buczek en spectacle.

Meganews, c’est l’art de manipuler les algorithmes, le référencement, les tendances, et l’art aussi de générer une amplification artificielle par un tas de moyens que l’auteur nous présente brutalement, afin de nous obliger à prendre conscience d’un fait : Internet ne se contente pas de refléter ce qui intéresse les gens, il peut aussi (et surtout !) fabriquer ce qui va les intéresser !

Malgré la pression de sa hiérarchie, Julita s’obstine cependant à rechercher la vérité. Mais son acharnement ne semble pas du goût de tout le monde, et Julita se fait piéger de la pire des manières : ses photos et ses discussions privées sont piratées et exposées au monde. En plus de l’humiliation, Julita perd son travail. Quand il fallut détruire Julita, son ennemi ne s’est pas attaqué qu’à son travail ou à sa crédibilité : il a sexualisé l’attaque en se servant de ses photos intimes comme d’une arme publique contre elle, et cela fait gravement écho à cette réalité toujours trop actuelle : la réputation et le corps d’une femme peuvent être utilisés pour la réduire au silence.

Mais plutôt que d’arrêter notre héroïne, ces événements renforcent sa détermination : Julita ira au bout de sa quête !

Pour l’y aider, Julita peut compter sur Jan, qu’elle prend pour un paranoïaque bourru, incollable en cybersécurité alors qu’il est surtout lucide, et qui va lui apprendre à se protéger.

Jakub Szamalek aborde des thèmes qui glacent le sang, notamment notre propension à abandonner une large partie de notre intimité au nom du confort, sans même avoir conscience de l’avoir fait.

Le texte est parfois un peu technique, et l’auteur ne fait pas semblant. Il prend le temps d’expliquer les mécanismes, les traces numériques, le piratage, la collecte et le croisement des données. Pour moi qui ai quelques vieux restes de ma formation de base de programmeur, plutôt que de me perdre, chacun de ces passages m’a régalée. Pour tout dire, j’ai surkiffé !

Cependant, je peux entendre que, pour un lecteur qui ne cherche que le rythme, certaines explications puissent sembler trop présentes. Mais j’ai personnellement beaucoup apprécié que l’intrigue accepte de ralentir pour expliquer. Tu sais qui n’est pas uniquement construit comme une course-poursuite avec un cliffhanger toutes les quatre pages, car l’auteur veut que le lecteur comprenne comment les choses peuvent arriver. Malgré tout, l’intrigue reste rythmée et pleine de rebondissements. C’est un vrai thriller technologique !

Comme annoncé, le roman date un peu technologiquement. Ce qui pouvait provoquer la stupéfaction du commun des mortels lors de sa parution est peut-être davantage banalisé en 2026 : géolocalisation, données personnelles, traçage, manipulation des contenus, exposition de notre intimité… Nous avons malheureusement fait du chemin, et ce qui devrait toujours nous terrifier fait désormais presque partie de notre vie ! Cette réalité, plutôt que de rendre le roman obsolète, le rend encore plus fascinant rétrospectivement, puisqu’on mesure à quel point certaines inquiétudes sont devenues notre quotidien.

De mon côté, j’ai réellement adoré ce roman, mélange de tech et d’action, avec les petites touches d’humour qui vont bien. Ce qui peut apparaître comme une faiblesse pour certains (les explications qui ralentissent un peu le rythme) a, pour ma part, joué le rôle décisif qui aura transformé cette excellente lecture en véritable coup de cœur !

Et, si je peux me permettre un petit teasing, le tome deux que je suis en train de lire s’avère au moins aussi exceptionnel !

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