Un avis de Dominique

« Si ceux qui veulent nous intimer le silence sont furieux contre nous, ce n’est pas pour nos crimes, mais parce que nous leur avons fait le plus terrible des affronts. Nous avons survécu. »
Elles sont 254, alignées sur les bancs des prévenues d’un procès extraordinaire. Des femmes de tous âges, de tous milieux, accusées d’avoir commis le pire au cours du Désastre. Parmi elles, il y a Lisenn Delors. Jamais on ne la soupçonnerait du moindre crime. Et c’est peut-être cela qu’on lui reproche le plus.
Pour la défendre, Rym Kettani, son avocate, replonge dans ses souvenirs de cette période sombre. Elle aussi y a survécu, mais le monde d’après semble encore pire.
Lisenn est une jeune femme, dont l’époux, plus âgé, a déjà deux adolescentes d’un premier mariage. Les jeunes filles, Garance et Cezanne, n’apprécient guère leur belle-mère et se comportent en petites pestes odieuses. Le couple a récemment acheté une grande maison à la campagne où Lisenn tente de démarrer une entreprise artisanale, tandis que Sam, son mari, travaille quelques jours par semaine en présentiel à Paris.
Un jour survient le Désastre. Sam est à Paris, Lisenn et ses belles-filles sont à la campagne et … sans que l’on sache vraiment pourquoi, soudain, il n’y a plus d’électricité. Nulle part. Plus de communications, plus de transports, plus de commerces. Peu à peu, tout le monde réalise que cette situation va vraisemblablement durer longtemps et partout, le chaos s’installe.
Par la voix de Rym, nous sommes projetés dans le monde d’après, dans le procès de 254 femmes. Procès gigantesque, tenu dans un stade, procès aux allures de grand spectacle, retransmis sur le seul réseau social qui existe encore, et où le public est appelé à voter (le populisme à son apogée). Réseau social, par ailleurs, sévèrement contrôlé par les puissants. Mais quels sont les crimes commis par ces femmes?
Tout au long du roman, nous alternons entre trois périodes (avant, pendant et après le Désastre) et deux voix (Rym et Lisenn). Ces deux femmes ont survécu, dans des conditions différentes, mais ont traversé toutes deux des moments difficiles, où elles ont dû faire des choix inimaginables. Peu à peu, le récit nous éclaire sur les décisions qui se sont imposées à elles, ainsi qu’à d’autres personnes et sur tout ce qu’elles ont dû endurer pour survivre au Désastre ; ce qu’elles ont fait avec une résilience extraordinaire et, aussi, grâce à l’entraide d’un réseau de femmes qui ont courageusement entrepris de rebâtir un embryon de société.
Mais voilà, le monde d’après n’est pas meilleur, loin de là. Les libertés individuelles sont gravement restreintes et, bien entendu, celles des femmes sont les premières à disparaître.
En dépit de quelques longueurs, j’ai beaucoup aimé ce roman, que les voix de Jessica Aigle et Anne Comte interprètent à merveille. Dans un texte présenté comme une dystopie, mais dont certains aspects sont terriblement vraisemblables (voire actuels), l’autrice nous parle de notre dépendance terrifiante aux technologies modernes, de la violence qui se développe très rapidement chez certains aux dépens des plus faibles, mais aussi du pouvoir de la solidarité, notamment féminine. Mais elle nous alerte aussi sur la régression des droits des femmes dès que la société est en crise (ce que nous pouvons constater en ce moment), sur les manipulations de l’opinion publique par les réseaux sociaux, sur les perpétuelles tentatives des sociétés patriarcales pour contrôler le corps des femmes.
J’ai beaucoup aimé Lisenn et Rym, deux jeunes femmes parfaitement ordinaires que les circonstances poussent à devenir extraordinaires, mais aussi les personnages secondaires, tellement humains et dont certains sont parfaitement touchants.
Un roman humaniste, féministe, qui nous invite, tout en délicatesse, à la vigilance et à la solidarité. Une bien belle réussite.