Lu en : Mai 2026
Un avis de Nath !

De Bernard Minier, je garde un excellent souvenir de M, le bord de l’abîme, qui alertait déjà, à sa manière, sur certaines dérives technologiques.
Lorsque j’ai entendu parler de Ruptures, et bien que je n’aie pas lu les deux tomes précédents mettant en scène Lucia Guerrero, j’ai vite compris que celui-ci finirait entre mes mains !
Passons sur le fait que, contrairement à d’autres lecteurs sérieux, qui prennent les séries dans l’ordre, je ne connaissais pas Lucia. Parfois, prendre une série en cours représente un risque, car l’attachement des lecteurs se construit a priori au fil de l’évolution du personnage. Pas de souci de ce côté-là : Bernard Minier m’a permis de rencontrer et d’apprécier Lucia d’emblée.
Lucia, enquêtrice à la Guardia Civil espagnole, est confrontée à la mort d’Emma Bosch, employée d’un géant de la Tech, assassinée alors qu’elle se rendait au chevet de son père, placé sous assistance respiratoire, tandis que l’Espagne est plongée dans un black-out. Emma était enceinte. Et ce qui va vite troubler l’équipe de Lucia, c’est qu’ailleurs dans le monde, d’autres employées de la même entreprise, StarCo, toutes célibataires et enceintes comme Emma, sont également mortes dans des circonstances plus ou moins étranges.
Lucia va alors traverser le monde pour « enquêter » (avec restrictions !) aux Etats-Unis, avec la bénédiction, ou presque, de Milton Gail, dirigeant et fondateur de StarCo. L’Amérique décrite, reflet de l’Amérique peroxydée, fait franchement peur : même les plus sérieuses des institutions fédérales sont contaminées par l’ingérence et la stupidité.
Avec une subtilité toute relative, Milton Gail emprunte toutes ses caractéristiques à un personnage bien réel, très proche d’un président aussi ridicule que dangereux. (Ouais, je sens que mon éventuel futur visa sera de plus en plus difficile à obtenir à mesure que je rédige des chroniques 😏)
Bernard Minier va plonger Lucia dans un monde où les ultra-riches ont à leur disposition les technologies les plus pointues.
Personnellement, je n’ai lu que peu de Minier, cinq en tout. Mais j’apprécie la plume de l’auteur qui, depuis ses premiers romans, a gagné en fluidité et en puissance. En s’attaquant à un thème très controversé, il a choisi de se documenter pour nous livrer une intrigue solide et crédible, mais aussi terrifiante.
Ce que certains lecteurs considéreront peut-être comme une faiblesse constitue, à mes yeux, la plus grande force du roman : Bernard Minier accorde autant d’importance au message qu’à son intrigue. C’est un peu ce que je recherche dans mes lectures, actuellement : un vrai sujet de fond, traité avec intelligence et finesse.
Je n’ai jamais été perdue par les explications, au contraire, elles m’ont vraiment passionnée. Et bien entendu, une fois la question technologique posée, il faut se pencher sur ses répercussions éthiques, ce que Minier fait avec beaucoup d’intelligence !
Le cœur du roman, c’est donc la toute-puissance des géants de la Tech. On ne parle pas ici d’un hypothétique futur, mais bien de choses qui sont réellement en train de se mettre en place. Et Minier soulève cette question dramatique : que se passera-t-il, dans un avenir plus ou moins proche, sachant que les entreprises privées possèdent plus de données, plus d’argent et parfois plus d’influence que certains États ?
Derrière cela se cache aussi l’obsession de l’humanité à vouloir dépasser les limites de sa condition. Le véritable danger, c’est qu’en étant grisés par les prouesses technologiques et la magie de la recherche, ces petits génies oublient parfois de poser des limites et de prendre le temps d’y réfléchir. La galerie de personnage présentée par l’auteur illustre à la perfection cette vertigineuse question : être capable de faire quelque chose signifie-t-il nécessairement qu’on devrait le faire ?
Évidemment, pour avoir le loisir de se poser ce genre de question, il faut déjà avoir les moyens d’y répondre ! Et si l’argent constitue le moteur de cette spectaculaire course à la technologie, il est aussi, bien souvent, le meilleur moyen de faire taire la morale.
Certes, l’enquête passe parfois au second plan face à ce que découvre Lucia chez StarCo, mais ceci étant dit, j’ai adoré cette plongée au cœur d’un milieu fascinant et obscur ! Et l’intrigue se construit de manière suffisamment dynamique pour garder le lecteur aux aguets tout du long !
Ce que l’on ne s’imagine pas toujours, c’est que les prouesses technologiques se font parfois au détriment de notre liberté. Confier le moindre détail de notre quotidien à d’immenses bases de données nous expose à une vulnérabilité dont nous ne mesurons pas toujours les conséquences.
Pour contrebalancer le tout, Bernard Minier ramène une dimension très humaine en confrontant son héroïne à la maladie, rappelant que, malgré toutes les promesses de la technologie, l’être humain reste une mécanique imparfaite et fragile.
Vous l’aurez compris, Ruptures est bien plus qu’un simple techno-thriller, et j’adhère complètement à la vision que l’auteur propose !
D’ailleurs, cette lecture m’a donné envie d’entamer dans la foulée Comment marche vraiment le monde, de Vaclav Smil. Une lecture tout aussi édifiante…
J’ai complétement adhéré aussi, oui c’est flippant (et passionnant à lire)
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