Un avis de Dominique

Peut-on aimer sans transmettre ?
Peut-on transmettre sans parler ?
Pablo, exilé chilien installé en France depuis plus de trente ans, a élevé sa fille dans l’amour et le silence, prenant soin de lui cacher un passé marqué par la dictature, la prison et l’exil. Lorsque, à dix-huit ans, Victoria part seule au Chili, laissant son père sans nouvelles du jour au lendemain, ce dernier est contraint de revenir dans le pays qu’il a fui. Soudain confronté à une page terrifiante de sa vie autant qu’à son propre enfermement dans la douleur, sa quête devient dès lors un chemin de vérité.
Commençons par un mini rappel de la situation politique du Chili.
En 1973, une junte militaire dirigée par Augusto Pinochet renverse le président démocratiquement élu, Salvador Allende et instaure une dictature d’extrême-droite. Pinochet restera au pouvoir jusqu’en 1990. Le Chili de Pinochet, ce sera 3200 morts ou disparus, plus de 38000 cas de tortures, des dizaines de milliers d’arrestations de dissidents.
Après l’ère de Pinochet, une démocratisation limitée, mais toujours dominée par la droite s’est installée au Chili. Cependant …en 2025 a eu lieu l’élection présidentielle qui a amené José Antonio Kast à la présidence de la république. L’extrême-droite, le retour. José Antonio Kast est le fils d’un officier nazi ayant fui au Chili. Et il est visiblement proche des idées du papounet.
Pablo, originaire de Patagonie, a connu les horreurs de la dictature de Pinochet. Ce régime lui a valu de passer sept années en prison, d’avoir subi la torture et d’avoir perdu toute sa famille. En 1990, enfin libéré, il s’exile en France. Il rencontre Florence, en tombe amoureux et, ensemble, ils auront une petite fille, Victoria. Il l’aime de toute son âme, Victoria, se satisfait fort bien de consacrer l’essentiel de son existence à l’élever dans un petit village de Bretagne.
Comme beaucoup de personnes ayant connu des temps atroces, Pablo se tait. Il se tait pour ne pas raviver le souvenir du Chili, il se tait pour protéger les siens et surtout Victoria. Mais les cicatrices physiques et psychiques sont évidentes.
Victoria grandit, pose des questions auxquelles il ne répond pas, cherche ses origines et, à sa majorité, part un jour pour le Chili, sans plus donner de nouvelles. Pour la retrouver et renouer le contact, Pablo retourne enfin dans son pays et se confronte à son passé.
Sans que ce soit un coup de cœur, j’ai beaucoup aimé ce roman où Marion Brunet explore en délicatesse la quête des origines, le poids du silence dans une famille, le syndrome post-traumatique et la culpabilité du survivant, la difficulté de l’exil, le rôle bienfaisant de la poésie. J’ai éprouvé une immédiate empathie pour Pablo, ce grand costaud qui tente de bâtir des murailles autour de son passé douloureux pour se protéger et protéger les siens. Mais cette forteresse finira par l’isoler de ses proches et sa fille bien-aimée devra trouver un stratagème pour qu’il accepte enfin de la laisser le rejoindre dans sa citadelle.
En filigrane, l’autrice nous rappelle ce que furent les années de la dictature chilienne, et que, là-bas comme ici, la bête immonde resurgit aujourd’hui.
En résumé, un beau roman que j’ai reçu de la part des Éditions Albin Michel dans le cadre d’une Masse Critique de Babelio, que je remercie pour leur confiance.