Lu en : Août 2026
Un avis de Nath !

Si vous aimez trier tranquillement les personnages dans les cases « victime », « bourreau », « innocent », « coupable », « bon » ou « mauvais », passez votre chemin. Si vous aimez une intrigue limpide du début à la fin, passez votre chemin. Si vous êtes sûrs de pouvoir faire confiance à un auteur qui vous a déjà ferrés avec un premier tome, passez votre chemin.
Mais si vous aimez les zones d’ombre, si vous êtes capables d’accepter de naviguer dans une sorte de flou durant les trois quarts du bouquin et si vous acceptez de vous faire malmener par un auteur au talent indéniable, alors bienvenue au Temps des bêtes féroces !
En avril, j’avais découvert et adoré le premier tome de la trilogie du tueur à gages sans nom : Personne sur cette terre. Cet opus en est le deuxième et si, indéniablement, l’auteur permet de s’y aventurer sans crainte même sans avoir lu le précédent, il y avait pour ma part un attachement certain à la majorité des personnages principaux.
Parmi eux, Soria, le flic qui tente désormais de se faire oublier dans un commissariat à Lanzarote. Mais pas de bol, voilà qu’à peine arrivé, l’île si tranquille est secouée par une tentative d’assassinat qui aurait parfaitement pu passer pour un accident sans sa ténacité. Pour quelqu’un censé se faire oublier, il se pose là !
Cet « accident » est à la fois le prétexte et le point de départ d’une intrigue particulièrement complexe dans laquelle l’auteur va décortiquer ce qui sépare l’homme de la « bête féroce ». Et sa réponse est plutôt sinistre…
Car alors même qu’il nous permet, par moments, de pénétrer les pensées intimes d’un tueur à gages, force est de constater que les véritables monstres de cette histoire se baladent plutôt en col blanc, avides de pouvoir et d’argent. Et malheureusement, pouvoir et impunité vont souvent de pair. De quoi titiller mes principes et enflammer mes réflexions !
Avec Virginia, l’auteur aborde également le poids de la transmission : Alors qu’on la connaissait flic passionnée, nous la retrouvons désormais plongée dans l’univers professionnel imposé par son père « pour services rendus ». Une sorte de chantage affectif dans lequel Virginia s’est retrouvée piégée. Mais sous le tailleur de marque coule toujours le sang de la femme que nous connaissions, désormais obligée de décider quoi faire de l’héritage, tant financier que moral, que ce père intraitable lui a laissé. Et bien sûr, la frontière entre culpabilité et responsabilité est friable, tout comme celle qui sépare justice et vengeance.
Là encore, on peut compter sur le talent de l’auteur pour nous amener à nous interroger. Et pour porter une partie de ces questionnements, Víctor del Árbol nous remet entre les mains de Julián Leal. Atteint d’un cancer incurable, il apporte au texte une dimension particulièrement mélancolique, qui trouve un étrange écho dans celle de notre tueur sans nom.
Ce personnage, justement, nous ne devrions pas l’aimer. Forts de nos convictions et de nos grands principes, comment pourrions-nous nous laisser aller à comprendre le monstre ?
Et voilà que surgit une autre interrogation lorsque l’auteur nous assène un coup fatal : qu’est-ce qui nous permet d’être certains de ne jamais devenir nous-mêmes ces monstres ?
La densité du roman impose de s’accrocher, car rien n’est évident et la liste des personnages est longue. Mais je savais dans quoi je mettais les pieds avec Del Árbol. J’ai donc accepté de naviguer dans le brouillard, sachant qu’à un moment ou à un autre, il finirait par le dissiper. Toutes les trajectoires vont peu à peu se rapprocher avant de finir par se télescoper, heurtant au passage quelques-unes de nos certitudes de lecteurs.
Et pourtant, même en sachant qu’il me manipulait, même en connaissant déjà sa manière de construire son intrigue et, surtout, même en croyant connaître certains de ses personnages, je n’étais absolument pas préparée à tout ce qu’il allait me balancer à la figure. Une révélation en particulier m’a collé une claque monstrueuse. Je n’avais rien vu venir. Et quand un auteur réussit à utiliser contre moi l’attachement que j’avais construit pour ses personnages, je ne peux que m’incliner.
Vous le savez, j’aime quand les romans me secouent, quand ils m’obligent à affronter les failles de leurs personnages et quand ils m’ouvrent la voie vers une réflexion profondément humaine.
Avec une plume puissante et poétique, Del Árbol nous parle du monde sans apporter la moindre réponse confortable. L’injustice est criante et elle troue le coeur. Les victimes ne sont pas toujours innocentes, les coupables ne sont pas nécessairement dépourvus d’humanité et les monstres ne sont peut-être pas toujours ceux que l’on désigne comme tels.
Il m’a fallu un peu de temps pour venir à bout de cette histoire, mais elle est typiquement le genre d’intrigue complexe qui exige qu’on s’y immerge sans réserve. Et une plume aussi sublime nécessite qu’on en savoure chaque mot, ce que j’ai fait sans retenue, jusqu’à atteindre ce sacro-saint coup de cœur que je n’avais que trop rarement ressenti ces derniers temps !